16 déc. 2007

Lettre ouverte aux commissaires-priseurs

Début novembre, j'écrivais dans un éditorial :
Q : Le plan de renouveau pour le marché de l'art annoncé par le gouvernement le 24 septembre 2007 vous rend-il confiant sur les chances de la France pour améliorer sa position ?
R : Non. Ce plan montre une prise de conscience, mais n'attaque pas les points fondamentaux que sont le repli des opérateurs français sur eux-mêmes, l'opacité de tout ce qui touche à l'argent et le fait que la grande presse ne cible que le spectaculaire.

Depuis, il y a eu un événement positif non marquant et un événement négatif marquant.

La journée marteau organisée par le SYMEV, syndicat des maisons de ventes, les 17 et 18 novembre, n'a pas donné lieu à des initiatives réellement originales. Quelques rares études en régions ont donné un caractère festif à cette journée pour attirer le public, c'est bien ça qu'il fallait faire, et une société Parisienne (Ader) en a justement profité pour donner un coup de projecteur sur un bout d'escalier de la Tour Eiffel. La même société n'avait pas eu besoin d'opportunité de ce genre pour attirer les medias sur une capsule spatiale russe quelques mois avant. Donc bravo à Maître David Nordmann d'avoir compris l'intérêt d'une publicité bien adaptée, et bravo à Maître Valérie Bouvier de Coulommiers d'avoir fait animer sa vente par un orchestre de jazz ce jour-là (source : Interencheres). L'impact réel de ces journées pour familiariser un nouveau public au monde des enchères fut probablement très faible par ailleurs, en tous cas le moins que l'on puisse dire est que les medias ne s'en sont pas emparés.

Venons maintenant à l'événement marquant : le monde des commissaires-priseurs français tout fraîchement sorti, depuis la loi du 10 juillet 2000, de son exclusivité judiciaire, assigne en justice deux sociétés d'enchères en ligne. S'ils prennent le temps de lire les réactions dans les forums, ils verront qu'ils apparaissent à beaucoup d'internautes comme des privilégiés venant d'un autre siècle qui ne cherchent qu'à protéger leurs profits. La communication du Conseil des Ventes Volontaires, c'est vrai, prend une allure très juridique que le public non connaisseur ne peut pas comprendre et interprète comme une attaque directe contre sa liberté. Drouot s'en mêle aussi en s'associant à cette action (La Gazette de l'Hôtel Drouot n°44 page 15), également sans chercher à comprendre ce public qu'il n'arrive pourtant pas à intéresser.

L'Etat de Pennsylvanie, engagé dans une démarche similaire de protection du public, a le mérite d'expliquer le fondement de sa démarche (la lutte contre le développement d'une activité de faux auctioneers utilisant les sites en ligne pour agir pour des tiers) et de proposer des solutions (source : Antiques and the Arts).

Concernant cette action judiciaire en France, j'ai posté deux commentaires le 4 décembre :
eBay a raison et a tort
eBay a raison : ses activités sont distinctes de celles des commissaires priseurs, et quand on regarde en détails le périmètre des biens mis en vente n'est pas le même.
eBay a tort car il encourage une activité commerciale par des amateurs peu scrupuleux qui font une concurrence déloyale aux professionnels.
Une taxation des ventes en ligne, éventuellement assortie d'une franchise (comme c'est le cas dans les ventes publiques) assainirait ce secteur.

Contrôle de la brocante
Le conflit entre les commissaires priseurs habilités et les courtiers en ligne est de même nature que le conflit entre les professionnels de la brocante et les vendeurs du dimanche des foires à tout. Tant que les commissaires priseurs n'auront pas compris que ce n'est pas leur vocation de vendre des lots à 50 € et que les courtiers en ligne n'empêcheront pas leurs clients vendeurs de présenter des lots à des prix très exagérés, ils croiront se faire de la concurrence, alors qu'en fait le recouvrement de périmètre des marchandises traitées dans les deux filières est faible.

Je persiste et signe : le recouvrement de périmètre est faible. Vous n'enlèverez pas au public le plaisir de suivre des enchères stupides, ou promotiellement bien étudiées, pour la Belgique que personne ne veut diriger, l'arbitre du match de football qui était un vendu, la petite culotte de Virginie Caprice qui attire ainsi les internautes sur son site porno, la frite tombée du cornet de Beckham, les implants mammaires de je ne sais plus qui, le dîner avec Gorbatchev ou l'entrée d'un jour sur le tournage d'un film. Tous ces cas pris dans l'actualité la plus récente intéressent le public (voir les votes sur Wikio): il adore les aspects People, il aime les petits malins comme Virginie qui se font leur pub à peu de frais, il cherche en permanence ce qui se passe chez le voisin pour juger comment il pourrait lui-même faire fortune. eBay offre tout ça, mais attire dans son sillage toute une cohorte de tricheurs (commerçants non déclarés, faussaires, contrefacteurs, escrocs), de naïfs et de paranoïaques et se décrédibilise tout seul.
Les commissaires-priseurs offrent des règles du jeu différentes qui ne parlent pas au public. Celui-ci non seulement sent que les plaintes en abus de confiance existent dans ce milieu-là aussi malgré les grands principes affichés, mais aussi il craint, à juste titre ou non, que ces plaintes soient occultées. J'en recueille de temps en temps des témoignages intéressants sur le web.

La vente en ligne de gré à gré au plus offrant est un effet de société dans la mouvance du moment, contre lequel il est illusoire de vouloir s'opposer par la force, mais qu'il faut réguler. Les informations sont disponibles sur le web, pourquoi le ministère des finances reste-t-il tolérant aux faux commerçants ? Et pourquoi le gouvernement n'ouvre-t-il pas une mission de médiateur pour écouter ceux qui, à juste titre ou pas, s'estiment lésés par ces formes modernes d'escroquerie ?
Etablir une jurisprudence sur les atteintes à la loi perpétrées par des particuliers dans les ventes en ligne de gré à gré, voilà, Messieurs du CVV, où est la vraie urgence. Comme l'a dit très justement un de mes correspondants, si eBay France est interdit les internautes iront tout de suite sur eBay Belgique. Et voilà, personne en France n'y aura gagné quoique que ce soit d'autre que l'éternel repli de notre pays sur sa propre suffisance.

Ce que les maisons de ventes ont à faire est un travail totalement différent : caractériser l'objet à vendre, assurer que celui qui le présente est réellement son propriétaire, décrire clairement ce qui peut intéresser l'acheteur dans l'objet présenté (et ne pas "balancer" sans précautions des estimations qui, à la longue, ne sont plus grand chose d'autre que le prix de réserve demandé par le vendeur, c'est un effet pervers de la loi de 2000), orienter la promotion de la vente de façon à attirer le meilleur acheteur même s'il réside dans un autre pays, assurer le confort des visiteurs et répondre courtoisement à leurs questions pendant les expositions. Sur tous ces points, sur la place de Paris que j'observe de très près, Christie's et maintenant Sotheby's (qui vient de donner un puissant coup d'accélérateur sur sa stratégie Parisienne) ont une avance sidérale sur Drouot.

Wikipedia, d'habitude plus prudent, écrit : "Les commissaires-priseurs français, face à une formidable concurrence britannique, ont récemment obtenu un assouplissement du cadre légal rigide qui handicapait leur action sur la scène internationale." Avec maintenant du recul sur la période de mise en place de la loi, la seule différence que je vois entre avant et après 2000, c'est que Paris se fait dépasser par HongKong. Messieurs les professionnels, c'est sur votre efficacité et votre aptitude à comprendre et intégrer la mondialisation que vous devez travailler. La médaille de La Fayette est partie de France pour être vendue à New York pour 5 millions de $ à un Français. C'est un échec cinglant pour les maisons d'enchères françaises, et personne n'en parle sur cet aspect. La toile de Bacon vendue 13,7 millions d'Euros par Sotheby's à Paris est un lot de consolation qui leur sert très astucieusement à bien médiatiser leur implantation sur Paris, ce que je ne peux qu'encourager. Ils ont beaucoup mieux vendu deux autres toiles du même maître à New York le mois dernier. En France, c'est la deuxième plus forte enchère d'art de tous les temps. Cocorico !

Français : Réagissez, ôtez vos oeillères !!!! Ne restez pas la lanterne rouge de la croissance en Europe. Paris est encore (mais pour combien de temps ?) la place leader des enchères non anglophones d'Europe. Elle mériterait de meilleurs qualificatifs.

Quant à la presse, n'en parlons même pas ; la presse étrangère en ligne est plus active que la presse française à commenter l'actualité des enchères en France.

Pierre Tavlitzki, 16 décembre