25 oct. 2015

L'Art de l'Apparence

Alberto Giacometti savait après Cézanne qu'un artiste ne peut pas copier la nature. Tout au long de sa vie il réalisa des portraits sur toile de ses amis et de ses proches, dans lesquels le réalisme est dissout dans une ambiance qui doit exprimer la personnalité du modèle.

Pour cette raison, les portraits réalisés par Alberto sont immatériels. Il dessine les visages par un réseau de lignes. Son tour de force est que la personne reste reconnaissable. Plus tard, Lucian Freud aura la même approche en disposant son impasto sur la toile au travers d'interminables séances de pose. Ces portraitistes ne scrutent pas la chair du modèle mais l'apparence, c'est-à-dire la vie.

En 1964, le portrait de James Lord est la dernière huile importante peinte par Giacometti. Lord était un historien d'art. Il observe son ami, et publie en 1965 un petit livre contenant les détails de la gestation de l'oeuvre.

Les premières minutes sont faciles. Alberto souhaitait réaliser une esquisse et elle est ressemblante. Elle n'est pas assez complexe et le peintre ajoute quelques coups de pinceaux qui annihilent le premier effet. Le résultat n'est pas bon. Il faut persévérer.

Cette passion occupe 18 séances, du 12 septembre au 1er octobre 1964, pendant lesquelles Lord reprend à chaque fois la même position. Giacometti est pris au piège de sa propre créativité. Il lui est à la fois impossible de terminer l'oeuvre et de la détruire. L'accalmie se produit soudain pendant la 18ème séance. Le maître observe que l'oeuvre reste améliorable mais que sa qualité est devenue acceptable.

Le portrait de Lord par Giacometti, huile sur toile 116 x 81 cm, est estimé $ 22M à vendre par Christie's à New York le 9 novembre, lot 19A. Je vous invite à regarder la très intéressante vidéo partagée par Christie's, qui inclut des commentaires attribués au maître dans le livre de Lord et des photos des états intermédiaires de l'oeuvre qui apportent un éclairage remarquable sur la créativité exacerbée de l'artiste.