30 juin 2016

Le Jardin d'Eichstätt

La plante est l'élément de base de l'apothicairerie. Les universités de médecine créent des jardins pour les étudier. Les naturalistes s'intéressent ensuite à leur variété et entreprennent des classifications. Les premiers jardins de fleurs conçus pour le simple plaisir apparaissent autour de 1600.

Le prince-évêque d'Eichstätt est passionné par les fleurs. Son jardin comprend huit sections ou terrasses dans lesquelles les plantes sont groupées selon leur origine. Il commande la maintenance du jardin et les dessins des fleurs à un botaniste-apothicaire de Nuremberg, Basilius Besler.

Besler réalise 366 planches avec en moyenne trois plantes par planche. Elles sont classées par saison et permettent d'observer les différentes phases de la plante. Le Hortus Eystettensis est imprimé en 300 exemplaires en 1613, dans un très grand format 54 x 42 cm. La version de luxe est seulement imprimée sur une face pour éviter l'ombre du verso, et colorée à la main. Elle est probablement le livre plus cher de son temps.

Des exemplaires commencent à circuler à Rome dans le cercle de l'Accademia dei Lincei. Cette académie est une des toutes premières sociétés savantes au sens moderne du terme. Son but est de comprendre la nature en s'appuyant sur une observation objective. En 1611, l'Accademia accueille dans ses rangs Galilée ainsi que Faber, le directeur du jardin botanique du pape.

Il était connu que l'un des tout derniers ensembles de planches non colorées a été commandé pour l'usage de Faber en 1617. On n'en savait pas plus. C'est sans doute celui-ci qui vient de faire surface.

Le 13 juillet à Londres, Christie's vend un exemplaire de luxe du Hortus Eystettensis, lot 173 estimé £ 800K. Il est complet des 366 planches de Besler, sans le texte botanique. Avant qu'il soit relié, il y a été ajouté quinze dessins et une planche d'une plante rare qui faisait la fierté du jardin du cardinal Farnese. Cette planche datée 1619 est dédiée à Faber. La totalité du livre a été colorée par une même main.

Notons l'intérêt considérable de l'aristocratie Vaticane pour les fleurs. Le travail scientifique de Besler est contemporain de l'étude artistique des fleurs tout au long de l'été 1606 effectuée par Jan Brueghel à l'incitation du cardinal archevêque de Milan.

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29 juin 2016

Improvisation pour Lautenwerk

Le 13 juillet à Londres, Christie's vend le manuscrit autographe d'une oeuvre de musique instrumentale par Johann Sebastian Bach, désignée sous la référence 998 au Bach Werke Verzeichnis (BWV). Il est estimé £ 1,5M, lot 129.

Ce manuscrit est un chef d'oeuvre de spontanéité qui nous fait entrer dans le processus créatif du plus doué des musiciens. Il a probablement été écrit en improvisation sur le recto verso d'une feuille de musique réutilisée. La feuille a été plus tard séparée en deux parties, probablement pour faciliter son utilisation.

L'écriture musicale est aisée mais l'élan créateur a failli la faire déborder de la surface du papier. La feuille est signée et intitulée dans un français approximatif "Prelude (Fuga, Allegro) pour la Luth ô Cembal". Le manuscrit est complet des trois mouvements.

Cette musique a été composée pour un instrument solo. La liste BWV la classe dans les oeuvres pour luth mais le catalogue de Christie's observe que cet opus n'était pas totalement compatible avec les luths de l'époque.

Elle était plus probablement destinée au Lautenwerk, un instrument similaire à un clavecin dont les cordes métalliques ont été remplacées par des cordes en boyau pincées. Le son mélodieux du Lautenwerk est favorable à des musiques rapides et enjouées. L'allegro du BWV998 peut être dansé.

BWV998 peut être daté autour de 1740, à l'époque où Bach confrontait pour ses amis le Lautenwerk avec le luth. Il possédait deux Lautenwerk. En dehors de ses mains expertes, cet instrument ne fut jamais populaire et disparut presque complètement. La page Lautenwerck de Wikipedia offre un enregistrement de BWV998 sur un Lautenwerk recréé.

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La Visite au Vieux Chanoine

L'intense curiosité du XVème siècle, facilitée par le livre, a engendré la science moderne. Les universités les plus avancées enseignent les mathématiques au côté de la philosophie, de la théologie, du droit, de la médecine. De Bologne à Vienne ou à Cracovie, les humanistes échangent entre eux leurs théories.

Georg Joachim Rheticus est passionné d'astronomie, peut-être à la suite de l'apparition de la comète de 1531. Il s'inscrit à l'université de Wittenberg dirigée par Melanchthon, le théoricien du Luthéranisme.

Dès 1536, Rheticus est nommé professeur de mathématiques. A peine dégagée de l'astrologie, l'astronomie est à cette époque une branche des mathématiques. Les savants calculs effectués par Regiomontanus au siècle précédent ont fructueusement relancé les conjectures sur les vrais mouvements des planètes.

Deux ans plus tard, Melanchthon autorise Rheticus à suspendre son enseignement pour un tour d'Europe où il rendra visite aux humanistes. Il entend parler d'un vieux chanoine qui a passé sa vie à affiner ses calculs d'astronomie au point de pouvoir élucider le vieux mystère du mouvement de la Terre, évoqué dès l'antiquité.

Rheticus devient ainsi l'assistant de Copernic à Frauenburg (Frombork). Depuis près de trente ans, le chanoine peaufine le texte de sa démonstration du système héliocentrique, envoyant parfois des manuscrits aux rares savants capables de le comprendre. Il ne pense pas à l'éditer en raison d'une difficulté évidente à imprimer les figures complexes.

Rheticus soutient Copernic avec enthousiasme. Le jeune savant prépare un résumé compréhensible, avec l'accord du maître. Imprimé à Gdansk en 1540, ce 'De libris revolutionum ... Narratio prima' est le tout premier rapport édité sur l'héliocentrisme. La théorie est clairement et entièrement attribuée à Copernic sans indiquer le nom de son efficace collaborateur.


Cette première édition est extrêmement rare. Un exemplaire est estimé £ 1,2M à vendre par Christie's à Londres le 13 juillet, lot 87.

28 juin 2016

Les Rivages Pré-Romantiques de Vernet

Rome est la capitale des arts. Les jeunes artistes français se regroupent à l'Académie de France et cherchent de riches clients.

Claude-Joseph Vernet travaille à Rome à partir de 1734. Intéressé par le paysage et l'animation des rivages, il est influencé par l'art du Lorrain, résident français à Rome au siècle précédent. Leurs vues ne prétendent pas au réalisme et ne peuvent pas être localisées.

En 1750, Abel-François Poisson fait son Grand Tour. Directeur des Bâtiments du Roi, il agit en quelque sorte auprès de Louis XV comme un ministre de la culture. Frère de la Pompadour, il deviendra marquis de Marigny en 1754. Il parvient à convaincre Vernet que son savoir faire peut aussi être utilisé pour des peintures topographiques utiles au roi illustrant les ports maritimes de France et leurs petits métiers. Cette série de quinze peintures réalisées de 1753 à 1765 sera le chef d'oeuvre de l'artiste.

En dehors de cette commande prestigieuse, Vernet continuera jusqu'à la fin de sa carrière à proposer des paysages imaginaires à ses clients. Son art ne peut pas être comparé aux Védutistes, Canaletto à Venise et Panini à Rome, dont les capricci occasionnels couvrent une intention de conception architecturale ou urbaniste.

Le 6 juillet à Londres, Sotheby's vend une paire d'huiles sur toiles 72 x 99 cm chacune, peintes par Vernet en 1752 à Rome peu avant son retour en France, lot 40 estimé £ 3M. Ces peintures comparent les couleurs du soir et du clair de lune dans un port méditerranéen avec une sensibilité pré-romantique qui est exceptionnelle à cette époque.

L'Outarde du Palais de Porcelaine

L'ambition de Frédéric-Auguste de Saxe, qui fut aussi roi de Pologne sous le nom d'Auguste II, était aussi démesurée que sa force physique. Il voulait que l'aménagement et les célébrations de son réseau de palais à Dresde dépassent le luxe de Versailles et changeait de maîtresse aussi fréquemment que le Roi Soleil.

Auguste le Fort donne l'asile à Dresde au très jeune alchimiste Böttger qui avait acquis la réputation de savoir transmuter les métaux en or. Ce n'est pas possible et l'électeur est furieux. L'étude des terres cuites sauve le jeune savant. Ainsi naquit la manufacture de porcelaines de Meissen. L'électeur exige désormais d'avoir mieux que la porcelaine de Chine.

La ménagerie de porcelaines réalisée pour Auguste est le projet le plus spectaculaire des débuts de Meissen. Elle s'inscrit dans un projet plus vaste de Porzellanschloss centré sur un trône en porcelaine. L'électeur entretient selon la mode de son temps une ménagerie d'animaux vivants qui servirent de modèles pour les artistes de Meissen. Sa participation active et enthousiaste au plus grand concours de lancer d'animaux de son temps le disqualifie cependant comme ami des bêtes.

L'originalité de la porcelaine de Saxe réside dans la réalisation de véritables sculptures, contrairement à la porcelaine de Chine qui a un but utilitaire. Le modeleur J.G. Kirchner réalise des statues originales en argile d'oiseaux et d'autres animaux en grandeur nature. Il est assisté à partir de 1731 par J.J. Kändler.

Il est illusoire de vouloir rattraper en quelques années l'expérience plusieurs fois centenaire de la Chine. Les premières pièces de la ménagerie témoignent du fait que le processus est encore dans sa phase de développement, avec un fort risque de fissures de cuisson. Elles auraient dû être colorées mais l'émail n'adhère pas sur cette porcelaine.

Auguste meurt en 1733 avant que les éléments de la ménagerie soient suffisamment nombreux pour permettre une exposition groupée qui ne sera jamais réalisée. Heureusement son successeur n'arrête pas la production. La stabilisation des techniques et des couleurs et la diversification des thèmes sera l'oeuvre de Kändler qui y consacrera les quarante dernières années de sa vie.

L'outarde, haute de 84 cm, est un des plus grands oiseaux de la ménagerie de porcelaines d'Auguste le Fort. Elle est très élégante avec le cou plié pour lisser les plumes du dos. Le modèle conçu en 1732 est attribué à Kirchner. Elle a été réalisée en six exemplaires dont un seul reste en mains privées. Cette porcelaine est estimée £ 700K à vendre par Christie's à Londres le 7 juillet, lot 305.

Le Voeu de la Donna Nuda d'Urbino

Titien, considéré à juste titre comme le meilleur artiste de son temps, était apprécié par toute l'aristocratie Italienne et en particulier par les ducs d'Urbino.

Le duc Francesco Maria della Rovere meurt empoisonné en 1538. Son fils Guidobaldo II est âgé de 24 ans. L'artiste termine le portrait du défunt duc et réalise sur commande de son successeur la Venere di Urbino, l'un des plus grands chefs d'oeuvres de l'art.

La Venus d'Urbino n'est pas une déesse d'érotisme mais de fécondité. Une plaisante légende assurait qu'une femme fera un bel enfant si elle voit dans la chambre nuptiale une image de nus superbes. Cette tradition a contribué aux décorations des coffres de mariage Florentins de la Renaissance. La nouvelle duchesse Giulia, âgée d'à peine 15 ans, est vierge.

Giulia meurt en 1547 sans laisser d'héritier mâle au duc Guidobaldo, qui se remarie et a enfin un fils qui lui succédera en 1574. Cet heureux évènement amène le duc à commander un nouveau portrait par Titien. Cette oeuvre terminée en 1553 est estimée £ 2M à vendre par Christie's à Londres le 7 juillet, lot 35.

Cette huile sur toile 198 x 113 cm montre le duc et son fils debout l'un à côté de l'autre, grandeur nature. Titien entre dans la phase d'extrême liberté créative de la dernière partie de sa carrière et ignore délibérément que selon la bonne tradition les portraits en pieds étaient réservés aux souverains.

Le duc est un austère barbu mais le fils âgé de quatre ans évoque la pérennité de la dynastie en levant la tête pour regarder l'avenir et son père. Le voeu de la Donna nuda de 1538 a été réalisé.

27 juin 2016

L'Aube de la Peinture Anglaise

William Dobson était le fils d'un artiste décorateur anglais déconsidéré par ses débauches. Bien que peu de détails aient survécu sur sa biographie, il mena sans doute une vie similaire.

L'art est à l'honneur pendant le règne de Charles I, qui nomme Van Dyck en 1632 à la nouvelle position de Principal Painter in Ordinary du roi. Les collections royales sont immenses et abondent en Titien, Tintoret et Veronese. Le jeune William y a certainement accès. Il est le premier artiste natif d'Angleterre à pouvoir prétendre égaler les grands maîtres. La guerre civile en décidera autrement.

Le 6 juillet à Londres, Bonhams vend un autoportrait par William Dobson, huile sur toile 62 x 47 cm, lot 14 estimé £ 200K.

Dobson ne pratique pas la flatterie et tout au long de sa très courte carrière les portraits et auto-portraits sont impitoyables. A partir de 1643, ses portraits d'aristocrates royalistes regroupés à Oxford pour résister aux Puritains sont un témoignage cinglant de cette phase mal documentée de l'histoire d'Angleterre.

L'auto-portrait à vendre montre un jeune homme en pleine face avec une moustache épaisse, une bouche charnue et des yeux grand ouverts sur un regard droit. L'éclairage du visage sur un fond ténébriste rappelant Velazquez accentue l'effet luisant de la peau peut-être trop grasse. Dobson n'avait nullement besoin de l'influence de Van Dyck pour créer son style personnel.

Cette oeuvre exécutée en lourd impasto n'est pas encore affectée par la pénurie de matière de son époque plus prolifique d'Oxford. Elle a probablement été peinte en 1640 ou légèrement avant et est un des plus anciens exemples de l'art de William Dobson.

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Portrait of the artist, bust length in a black tunic and white collar

Lely par Lui-Même

Le roi Charles I était un très grand amateur d'art, à l'époque où les plus grands peintres travaillaient sur le continent. Il ne parvint pas à intéresser Rubens à une position permanente à sa cour, mais il eut Van Dyck qui créa la mode des portraits de personnalités et la porta à la perfection par le réalisme et la souplesse de son style.

La mort prématurée de Van Dyck en 1641 n'arrête pas cette tendance. La place est libre pour d'autres jeunes étrangers. Pieter van der Faes arrive à Londres à ce moment-là. Il utilise le pseudonyme de Peter Lely, plus facile à prononcer et évoquant le symbole héraldique du lys qu'il expliquait par une décoration du pignon de la maison de son père.

Peter Lely fut un artiste extrêmement prolifique qui utilisa de nombreux assistants. Aimable et mondain, il mena sa carrière sans interruption malgré les turpitudes politiques du temps, de Charles I au Commonwealth puis à la Restauration des Stuart.

La demande légendaire de Cromwell que Lely fasse son portrait avec toutes ses verrues est indirectement un hommage au réalisme et à la psychologie de l'art de Lely. Plus tard, Charles II le laissera montrer en tenue de Vénus la fameuse maîtresse officielle Nell Gwyn.

Peter Lely était aussi un très bon dessinateur. Le 6 juillet à Londres, Sotheby's vend un autoportrait 39 x 31 cm à la craie noire subtilement rehaussée de couleurs et de blanc, lot 216 estimé £ 600K. Il avait été conservé jusqu'à maintenant dans la descendance de l'artiste.

L'homme est jeune et fier de lui-même, dans un ample vêtement, accoudé à une table. Le visage est jeune, avec une fine moustache. Le dessin des cheveux naturels bouclés, très longs selon la mode de ce temps, est d'une remarquable précision. L'angle de vue est le même que sur un autre autoportrait réalisé sans environnement vers 1641 mais les experts préfèrent dater le dessin à vendre du milieu des années 1650.

Le Beau Fini de Liotard

Né à Genève, Jean-Etienne Liotard voyagea beaucoup. Son séjour au Levant de 1738 à 1742 lui donne l'opportunité de porter des habits Turcs, une pratique recommandée à cette époque aux voyageurs Européens. Il acquiert une réputation méritée et voulue d'excentricité en gardant ce type de costume après son retour et en laissant pousser sa barbe.

Liotard est aussi un théoricien. Dès ses débuts, il pratique le pastel plutôt que l'huile pour assurer un "beau fini", c'est-à-dire une image d'apparence lisse sans trace de coup de pinceau.

Grâce à son patron Lord Duncannon plus tard 2nd earl of Bessborough qu'il avait accompagné au Levant, la carrière du "Peintre Turc" a connu un succès durable, permettant à l'artiste de constituer une importante collection de peintures Hollandaises du XVIIème siècle.

Il était tentant pour l'artiste d'imiter ces maîtres. Le 6 juillet à Londres, Sotheby's vend une scène de genre en Hollande, huile sur toile 47 x 39 cm peinte par Liotard, lot 36 estimé £ 4M, qui est certainement l'exemple le plus achevé du "très beau fini".

La scène d'une grande tranquillité montre une jeune femme en tablier occupée à verser du café (et non du chocolat malgré un titre donné ultérieurement à cette oeuvre par comparaison avec un de ses plus célèbres pastels). Le déjeuner sur la table est une nature morte en miniature et la peinture sur le mur est un hommage direct aux effets de lumière de l'art Hollandais.

Il est probable que Liotard avait réalisé cette peinture pour son usage personnel, comme un sommet de son savoir-faire. Non datée, elle apparaît chez Christie's en 1774 dans une vente de sa collection. Elle est achetée par Bessborough dans la famille de qui elle restera jusqu'à la mort du 10ème comte.

Contemporain de Chardin, Liotard veut être un artiste moderne. L'habit et les accessoires de la jeune femme Hollandaise et les éléments de décoration sont contemporains. Il est pris pour sûr que l'oeuvre a été peinte pendant un voyage de Liotard en Hollande, probablement le séjour de 1755-1756 qui se termina par son mariage et par la perte de sa barbe de quinze ans qui en fut une conséquence immédiate.

L'image est partagée par Sotheby's sur Wikimedia :

Liotard-Lady Pouring Chocolate

26 juin 2016

La Mythologie dans le Goût de Cellini

Le baron Lionel de Rothschild révèle une extravagante pièce d'orfèvrerie de grand luxe à l'Exposition Universelle de Londres en 1862. Cette coupe en or émaillé qui n'a pas d'histoire connue avait probablement été collectée par son grand-père. Elle est identifiée sous le nom d'Orpheus Cup. Elle est composée de trois parties : la tige, le bol et le couvercle, pour une hauteur totale de 18 cm.

Le couvercle en ronde bosse est une scène foisonnante sur le thème du Mont Parnasse, dominée par Diane et Orphée et complétée par des putti et par les animaux charmés par la lyre du musicien. La tige montre Atlas agenouillé sur un tertre où grouillent les animaux rampants. Entre les deux, les deux faces du bol sont décorées à la peinture d'émail, respectivement d'une scène d'Ovide et d'une scène de chasse.

Selon la sensibilité du milieu du XIXème siècle, cette coupe doit être attribuée à Benvenuto Cellini avec plusieurs arguments : la mythologie, l'extrême densité des personnages, l'utilisation de l'émail sur l'or. Peu après l'exposition, le baron Lionel renonce à cette attribution.

L'habitude de fondre les pièces anciennes d'orfèvrerie laisse bien peu d'éléments comparatifs pour définir le lieu et la date de sa création et même son utilisation d'origine. Une similitude apparaît cependant avec une coupe sans couvercle conservée au Rijksmuseum : la figure d'Orphée constituant la tige et les animaux et putti qui entourent le poète ont probablement la même origine que les éléments similaires de l'Orpheus Cup.

La solution de ce mystère n'est pas trouvée mais viendra de la nouvelle hypothèse selon laquelle les trois éléments sont composites, ce qui est tout à fait plausible pour une pièce d'orfèvrerie.

Un poinçon sur un autre bol émaillé offrant également des similitudes mène à une origine à Augsbourg au milieu du XVIIème siècle, une date cohérente avec l'iconographie du bol mais trop récente pour la ronde bosse. Il est possible qu'un artisan d'Allemagne du Sud ait réuni le couvercle et la tige de l'Orpheus Cup ainsi que la tige de la coupe du Rijksmuseum et équipé les deux bols vers 1650 avec ces éléments réalisés vers 1580 par un de ses prédécesseurs.

La Rothschild Orpheus Cup est estimée £ 600K à vendre par Sotheby's à Londres le 6 juillet, lot 8.

Les Fleurs de Quatre Mois

Artiste au talent précoce, Jan Brueghel a trouvé des patrons en Italie. Revenu à Anvers en 1596, il reste en relations avec le jeune cardinal Federico Borromeo récemment nommé archevêque de Milan.

Les goûts changent. Les guerres de religion amènent une suspicion politique à l'égard des thèmes religieux. A Prague, Rudolf II préfère l'observation de la nature à ses obligations politiques. Hoefnagel dessine et peint pour cet empereur des collections de fleurs et d'animaux.

En 1606, Brueghel invente la nature morte de fleurs. Les détails de ses lettres permettent de connaître la genèse de son premier essai qui est déjà un chef d'oeuvre. Il est tout à fait possible que ce nouveau style ait été exécuté par l'artiste sur une conception imaginée par le cardinal.

Ce n'est bien sûr pas la première fois qu'une peinture montre des fleurs dans un vase, mais ce genre précédemment mineur devait surtout servir de modello pour des compositions plus ambitieuses. Borromeo désire qu'une représentation des fleurs dans toute la variété de leurs formes et de leurs couleurs égaye son salon pendant toute l'année, apportant le plaisir de la nature en dehors même de la période de floraison.

Très enthousiaste pour ce projet, Brueghel peint les fleurs depuis la fin du printemps jusqu'à la fin de l'été selon un plan d'ensemble qui lui permet de les ajouter à leur juste place sur le panneau au fur et à mesure de leur éclosion. Les couleurs brillantes sont d'une grande variété et le résultat superbe répond à l'attente du cardinal. La surpopulation des fleurs dans le vase n'est pas réaliste : elle est un moyen artistique d'échapper aux alignements didactiques de Hoefnagel.

L'artiste réalise plusieurs peintures selon une technique similaire dans les années suivantes. Il renoncera bientôt, mais pas avant 1611, à la peinture par observation directe et ces premières oeuvres serviront alors de modelli. Le but reste décoratif. D'autres artistes ajouteront l'utilisation des fleurs et des petits animaux en tant que symboles et les arrangements à l'intérieur de couronnes.

L'une de ces premières peintures originales de fleurs par Brueghel est estimée £ 3M à vendre par Sotheby's à Londres le 6 juillet, lot 11. Cette huile sur panneau de chêne est datée vers 1608 par les experts. Je vous invite à regarder la video partagée par Sotheby's :



Rubens devant Sodome

Peter Paul Rubens a réussi ce dont rêvent tous les grands artistes : assimiler l'art de tous ses prédécesseurs et aller plus loin. Il revient d'Italie en 1608 et s'installe à Anvers, la ville de son enfance. La paix est revenue et l'époque est propice à l'art. Les commandes aristocratiques et religieuses affluent.

En Italie, Rubens a admiré Titien. Dans le Nord, il voit les thèmes de plus en plus audacieux de Goltzius et Wtewael. Les tabous tombent : la Bible et la mythologie offrent des histoires érotiques sous des prétextes moraux.

Le 7 juillet à Londres, Christie's vend au lot 12 Lot et ses filles, huile sur toile 190 x 225 cm peinte par Rubens vers 1614. Cette peinture est une redécouverte : elle n'avait pas été vue depuis l'échec d'une tentative de vente en 1904 et 1905 et son réexamen la pousse au rang des chefs d'oeuvres de l'artiste.

Rubens offre ici une scène à trois personnages d'une grande complexité psychologique. En 1608, François de Sales jugeait que l'histoire de Lot n'était pas un inceste mais un péché pardonnable. Lot est un vieil ivrogne sympathique, comme Noé.

Dans les grandes compositions de cette phase de sa carrière, Rubens mêle judicieusement le nu et le vêtement. Même si la chair nue est l'objectif principal de l'oeuvre, cette exécution mixte apporte une présence et une actualité à son thème. Samson et Dalila, le Massacre des Innocents et le Silène Ivre sont d'autres exemples célèbres.

La chair abondante est traitée par un impasto qui permet de très subtiles variations de lumière et favorise l'effet sensuel malgré l'âge avancé de l'homme. Lot et ses filles est resté dans un excellent état auquel on peut seulement reprocher un vieillissement du vernis.

L'artiste a bien lu la Genèse : les deux filles n'ont pas été engrossées le même jour et une seule est nue, prête à l'acte. Sa soeur est très proche du père, avec le sourire charmeur d'une femme qui est en train de réussir sa conjuration. L'attitude et surtout le superbe regard hagard de l'homme expriment une parfaite ébriété qui encourage la fille nue à verser à nouveau le vin. Le Silène de 1616 réutilisera des personnages similaires.

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25 juin 2016

Le Canon Cycladique

Les figures anthropomorphes en marbre des îles Cyclades sont des chefs d'oeuvres de l'art néolithique. Elles ont été produites pendant deux millénaires. Souvent trouvées dans les tombes, elles accompagnaient probablement le défunt dans son grand voyage vers l'au-delà, comme les ouchebtis en Egypte. Aucune évidence d'utilisation rituelle n'a cependant été identifiée et aucun outil n'a été retrouvé.

Sur une aussi longue période, différentes phases ont pu être définies. Toutes ces figures ont cependant de nombreux points communs laissant supposer qu'elles répondaient à un canon artistique tout comme le canon de Bouddha 3000 ans plus tard. Le soin extrême apporté à suivre des lois géométriques anticipe Polyclète de 2500 ans.

Les marbres Cycladiques montrent le plus souvent des femmes enceintes, les bras croisés protégeant le ventre. Le corps est composé en cinq parties de hauteur égale. Les détails du corps sont stylisés mais ciselés avec netteté. Les améliorations des techniques de sculpture ont apporté la séparation des cuisses.

La position des pieds ne permet pas de tenir debout. La tête légèrement renversée vers l'arrière confirme leur utilisation en gisants. Elles étaient colorées : certains exemplaires ont conservé des traces de pigments absorbés par la pierre.

La variété Spedos, s'étendant sur deux siècles il y a environ 4500 ans, marque un apogée de cet art. Le 6 juillet à Londres, Christie's vend une figure Spedos tardif, lot 36 estimé £ 300K. Cette statuette de 40 cm de haut est amputée juste en-dessous des genoux. Elle est extrêmement plaisante par les arrondis parfaits de la tête, des épaules et des hanches.

Elle est légèrement antérieure par son style au travail du Schuster Master. Une figure absolument complète de cette désignation, haute de 29 cm, a été vendue pour $ 16,9M incluant premium par Christie's le 9 décembre 2010. Les épaules anguleuses, moins réalistes, ouvrent la voie à l'art moderne de cette lointaine époque. Le triangle du bas-ventre renforce le symbole de fécondité.

Je vous invite à regarder la vidéo partagée par Christie's annonçant la figure Spedos de la prochaine vente.

Une Butée de Porte en West Midland

Certaines innovations artistiques apportées à la porcelaine de Chine pendant le règne de Yongzheng ont servi de modèles tout au long du règne de Qianlong. Ces porcelaines Qing apportent de nouveaux arrangements en termes de formes, dimensions et dessins basés sur de nouvelles techniques ou sur l'imitation de techniques anciennes.

Le Musée Guimet conserve un haut vase balustre amélioré par un contour hexagonal du haut en bas de la pièce. Ce vase portant la marque impériale de Yongzheng est considéré comme le prototype de son modèle. Les six faces sont décorées de branches avec des fleurs et des fruits avec une disposition décorative qui a été influencée par le style à la Bérain.

A cette époque où les potiers expérimentent toute la gamme des couleurs, cette pièce reste un bleu et blanc. Elle retrouve la perfection de cette catégorie en imitant la technique Ming dite heaped and piled (entassée et pilée) qui apporte sous la glaçure une variation de la densité des couleurs par la plus ou moins forte concentration de cobalt et par l'insertion d'impuretés.

Ce modèle a plu à l'empereur : plusieurs exemples très similaires sont connus, hauts de 66 cm, tous avec la marque impériale de Qianlong. Une paire a été vendue pour £ 700K par Sotheby's le 12 juillet 2006. Des pièces isolées sont également apparues aux enchères : HK$ 1M à Christie's le 27 avril 1998, HK$ 17,5M à Sotheby's le 5 octobre 2011. Ces résultats incluent le premium.

Un nouvel exemple vient de faire surface. Une antiquaire l'avait acquis vers les années 1930 pour son usage personnel sans en identifier la valeur, ce qui n'a rien de surprenant quand on observe l'évolution des prix indiqués ci-dessus qui couvrent les deux dernières décennies. Ses héritiers tout aussi ignorants l'ont utilisé comme butée de porte dans leur maison de West Midland.

Ce vase découvert lors d'un inventaire par un dirigeant de Hansons Auctioneers est estimé au-delà de £ 300K à vendre par cette maison de ventes à Etwall, Derbyshire, le 1er juillet, lot 806a. Voici le lien vers le communiqué publié par Hansons.

L'Apocalypse de Keith Haring

Au début des années 1980, le Street art apparaît comme une alternative aux circuits bourgeois des musées et des galeries. Dans une ambiance exacerbée par l'acte illicite, les jeunes artistes expriment un besoin de chamboulement de l'ordre social établi. Ils n'ont pas de chance : au même moment le SIDA vient gâcher la fête.

Keith Haring est un militant. Il est gay et revendique la liberté sexuelle. Comme tant d'autres artistes, il explore le mystère de la vie et de la mort. Il met en scène une multitude de personnages sans visage dont les corps stylisés s'entremêlent, détruisant leur identité biologique et dépersonnalisant leur activité truculente.

L'homophobie se développe maintenant comme une interprétation sociale du nouveau virus. L'art de Keith est une opposition permanente contre cette assimilation. Selon la sensibilité écologiste de son temps, il proteste également contre les dégradations irréversibles de la planète.

Keith sait tout mélanger pour renforcer ses messages. La lecture de son art devient un jeu par lequel le spectateur cherche ses monstres et ses symboles parmi un dense réseau de dessins sur un fond monochrome. Il a retenu l'art brut de Dubuffet et anticipe Combas.

La maladie avance trop vite dans le corps de Keith. Il veut hurler son message en utilisant son style très reconnaissable dans des oeuvres grandioses. En 1989 il demande à son galeriste de lui fournir cent toiles de grandes dimensions et un atelier secret où ses amis ne viendront pas le déranger. Le SIDA lui laisse le temps de peindre trois toiles qui resteront comme les seuls témoins de son élan de créativité apocalyptique.

Le 28 juin à Londres, Sotheby's vend The Last Rainforest, acrylique et émail sur toile 182 x 243 cm provenant de la collection de David LaChapelle. Les symboles de toutes les menaces et de tous les espoirs sont éparpillés sur cette image. Le Radiant Baby, symbole de l'artiste lui-même et de ce qui reste de son espoir, a généré d'autres enfants qui grimpent à l'arbre de vie.

Cette oeuvre est estimée £ 2M, lot 15. Le tweet ci-dessous montre un détail.

22 juin 2016

Retour aux Temples Détruits

Pour la première fois de son histoire, la continuité de la tradition artistique Chinoise est sévèrement rompue par la Révolution Culturelle. Même au pire moment des guerres de l'opium une telle situation avait été évitée. Fils d'un poète persécuté par la Révolution Culturelle, Ai Weiwei choisit l'art et l'appropriation pour exprimer sa contestation politique.

Un autoportrait photographique en triptyque réalisé en 1995 montre Ai brisant volontairement une urne Han. Un tirage de 136 x 109 cm par élément réalisé en 2004 a été vendu pour £ 760K incluant premium par Sotheby's le 10 février 2016. Les poteries antiques participent encore à son message politique quand il les repeint avec des couleurs voyantes qui annihilent l'intérêt culturel d'origine.

Ai est architecte. Il réalise des tables impossibles à utiliser, soit parce que les pieds ne sont pas parallèles ou parce que le plateau est obstrué par une poutre oblique. Cette phase de la carrière d'Ai est antérieure à sa notoriété internationale obtenue pour sa participation tonitruante au stade Olympique de Beijing et aux opérations de secours du tremblement de terre de Sichuan.

Un exemple de carte de Chine démontre sans ambiguïté la filiation de cette série avec les tables à trois pieds. Réalisée en 2004 ou un peu avant, elle a un plateau de 51 x 55 cm pour une hauteur extravagante de 3,80 m du réseau de pieds. Cette oeuvre a été vendue pour HK$ 9M incluant premium par Sotheby's le 5 avril 2014.

Le plateau des cartes de Chine est constitué de fragments de bois de fer ou tieli récupérés dans les ruines de temples détruits par la Révolution Culturelle. Les fragments sont assemblés par une technique traditionnelle Chinoise de charpenterie sans clou en un puzzle dont les contours représentent la carte de la Chine. Les dimensions du plateau et la hauteur du réseau de pieds est variable.

Une carte de Chine 80 x 160 x 160 cm datée 2006 est estimée £ 1M à vendre par Sotheby's à Londres le 28 juin, lot 29.

Ai a continué à réaliser des pièces sur ce modèle, avec les mêmes matériaux de temples. La plus grande, réalisée en 2008, mesure 4 mètres de long et pèse 635 Kg. Un exemplaire 100 x 124 x 104 cm réalisé en 2009 a été vendu pour $ 2,5M incluant premium par Christie's le 11 mai 2016.

19 juin 2016

La Côte Rocheuse de Cornouailles

Barbara Hepworth devient sculpteur à l'époque où Brancusi et Arp épurent les formes. Elle est peut-être la toute première à vouloir exprimer le paysage par la sculpture. Elle imagine de créer des structures abstraites de dimensions humaines et de les évider. Elle a une influence décisive sur Henry Moore.

La guerre la pousse au bout du monde, plus exactement à St. Ives en Cornouailles où une communauté d'artistes était établie autour de l'atelier de poterie de Bernard Leach.

Une sculpture par Barbara Hepworth est conçue pour l'extérieur, en symbiose avec les sculptures naturelles des rochers par l'océan. Son jardin jouxte son atelier. Elle est réceptive à l'expression différenciée de chaque point du bord de mer attaqué par les vagues et secouée par le vent. Hepworth sait que sa capacité créative est directement liée à sa sensibilité féminine.

Ses monuments dressés peuvent rester isolés ou être groupés. Les mégalithes de Bretagne n'existent pas en Cornouailles et n'ont pas influencé Hepworth mais son langage artistique a la même qualité intemporelle.

En 1960, elle essaye le bronze. Ses assistants l'aident à positionner le plâtre original autour de l'armature. Le bronze est un matériau robuste qui ne fragilisera pas ses structures évidées et qui permet des patines brun-vert aux couleurs des vrais rochers de la côte. Un bronze de 2,60 m de haut a été vendu pour £ 4,2M incluant premium par Christie's le 25 juin 2014.

Le 30 juin à Londres, Christie's vend un bronze de 2,04 m de haut intitulé Sea Form (Atlantic), lot 22 estimé £ 3M, numéro de série 6 d'une édition de 6 plus une épreuve d'artiste. Cette oeuvre a été conçue en 1964 et moulée à Londres entre 1964 et 1966.

Les figures abstraites de Barbara Hepworth suscitent un intérêt croissant sur le marché de l'art. Une sculpture de 59 cm de haut réalisée en 1946 avec des parois intérieures peintes en bleu ciel a été vendue pour $ 5,4M incluant premium par Christie's le 12 mai 2016 sur une estimation basse de $ 1,2M.

Gerhard Richter de 806 à 811

Pendant les trois premières décennies de sa carrière, Gerhard Richter développe une amélioration continue de sa maîtrise des couleurs. Il n'a pas d'antécédent dans son désir d'utiliser simultanément tout le spectre des couleurs dans son art abstrait.

Il reconnaîtra tardivement une similitude avec Rothko, sans cependant partager la recherche spirituelle de son prédécesseur. Tous deux ont choisi le grand format pour envelopper le spectateur dans leur univers. La dissolution des multiples couleurs en un ensemble rigoureux sans trait répond à un plan de composition qui peut évoquer Zao Wou-Ki.

Le râteau de Richter offre de nouvelles possibilités de composition. En 1994, il atteint un sommet de son art en utilisant une extrême fluidité de ses huiles, assurant une transparence des couches qui évoque l'art Zen de Gaitonde. L'artiste sait que son large râteau pourrait générer le hasard mais en fait il conserve une maîtrise totale de l'oeuvre.

Richter aimerait bien également que son art ne soit pas influencé par ses émotions. Ce n'est cependant pas une coïncidence si ses oeuvres abstraites les plus spectaculaires et les plus équilibrées ont été produites en 1994. Il est le très rare cas d'un grand artiste qui a produit le meilleur pendant une période de joie et de bonheur : il a décidé de cesser d'enseigner et va épouser son élève Sabine, plus jeune que lui de 37 ans.

Pour notre plaisir, ces grandes Abstraktes Bild de 1994 sont souvent venues aux enchères. Les cinq meilleures ont été discutées dans cette chronique :
806 (Wand), 240 x 240 cm, vendu pour £ 17,5M par Sotheby's le 12 février 2014.
809-1, 225 x 200 cm, vendu pour $ 21M par Christie's le 12 novembre 2013.
809-4, 225 x 200 cm, vendu pour £ 21,3M par Sotheby's le 12 octobre 2012.
810-1 (Karmin), 200 x 200 cm, vendu pour £ 9,6M par Christie's le 11 février 2015.
811-1, 250 x 200 cm, vendu pour £ 10M par Christie's le 14 février 2012.
Les résultats ci-dessus incluent le premium.

Un nouvel opus vient en vente chez Christie's à Londres le 29 juin, lot 15 : 811-2, huile sur toile 250 x 200 cm.

Freud dans l'Ombre de Nefertiti

Lorsqu'il atteint l'âge de 70 ans, Lucian Freud est pris d'une frénésie de créativité.

Le 30 juin à Londres, Christie's vend au lot 26 une oeuvre significative de cette période. Cette huile sur toile 168 x 147 cm peinte en 1992 montre sa fille naturelle Ib et son mari couchés sur un lit. Ib est enceinte de son troisième enfant et dort avec un sourire béat. Pat la protège tendrement. Le communiqué de presse du 28 avril annonce une estimation aux alentours de £ 18M.

J'ai trop évoqué dans cette chronique les efforts intellectuels de Lucian pour faire patienter ses modèles. Maintenant, Ib dort. Le vrai moteur de la créativité de Lucian n'est pas l'empathie, même avec ses enfants naturels qu'il était si heureux d'avoir retrouvés après avoir délaissé leur enfance.

Lucian a en fait une idée obsessive de la perfection, qui va jusqu'à ignorer la pluralité de l'art. Dans la vidéo réalisée par Christie's avant la vente de Benefits Supervisor resting, on voit l'artiste déjà très âgé qui déclare avec une conviction intense : "I want each picture I am working on to be the only picture that everyone has ever done".

Pendant toute sa longue carrière, il a aussi maintenu son credo selon lequel il est par-dessus tout intéressé par la présence physique, réduisant l'être humain à l'animalité de son corps. Lucian n'est pas Sigmund. Il existe cependant un lien entre son obsession et la personnalité inoubliable de son grand-père.

Lucian peint des corps, nus ou non. C'est pourtant une nature morte au livre peinte en 1991-1992 qui donne la clé du cheminement de son inspiration. Le livre est une histoire d'Egypte ouverte sur deux photos de figures d'El Amarna. Sigmund Freud était un grand amateur d'antiquités qui soutenaient sa vision sur la continuité de la psychologie humaine et l'art Amarnien est un très rare moment dans l'histoire de l'art d'une recherche du réalisme absolu avec la technique de la statue peinte.

Lucian n'est pas sculpteur mais son impasto devient extrêmement épais, rapprochant l'art et la vie par la disponibilité de tous les pigments de couleurs. L'aboutissement de cette démarche, en 1993, est l'étude de son propre corps nu montré dans son occupation de peintre. Le chef d'oeuvre de Lucian Freud n'est en fait rien d'autre que lui-même, fossilisé pour l'éternité dans son propre impasto.

Il avait tort. L'art continuera d'évoluer malgré sa volonté de le figer. On oubliera un jour Lucian Freud. On n'oubliera jamais le buste de Nefertiti, éternel chef d'oeuvre de l'art Amarnien.

18 juin 2016

Henrietta de Pire en Pire

Francis Bacon, homosexuel notoire, a aussi exploré la chair des femmes. Henrietta Moraes fait partie de sa bande d'amis hédonistes de Soho. John Deakin fait les photos.

En 1963, Henrietta ne peut certainement pas anticiper qu'elle servira de support au questionnement de l'artiste concernant la dégradation du corps. Elle est droguée, et Francis prévoit déjà un vieillissement accéléré quand il peint le nu d'Henrietta avec une seringue fichée dans le bras.

Henrietta est couchée sur un lit, la tête en gros plan. Francis utilise cette image à plusieurs reprises jusqu'en 1969. La photo, comme le Dorian Gray d'Oscar Wilde, n'a pas vieilli. Il n'en est pas de même pour les peintures. A la même époque, Francis cherche dans le corps de George le maintien illusoire d'une éternelle jeunesse masculine.

La version de 1968 de l'image d'Henrietta est intitulée Version No 2 of lying figure with hypodermic syringe. Cette huile sur toile 198 x 148 cm a été vendue pour $ 15M incluant premium par Sotheby's le 14 novembre 2006. Elle vient maintenant chez Christie's à Londres le 30 juin, lot 6. Le communiqué de presse du 6 mai annonce une estimation aux alentours de £ 20M.

Une rencontre avec De Kooning au début de 1968 avait convaincu Francis contre son propre style figuratif qu'un enchevêtrement de couleurs pouvait évoquer le corps de la femme. Henrietta est devenue une accumulation qu'on imagine grouillante. Il faut comparer son image avec les autres versions du même thème pour percevoir qu'elle est une femme nue et confirmer sa position. La netteté de la seringue inchangée depuis la version de 1963 complète cette poignante réflexion sur les outrages du temps.

La Fille de la Gargouille

Après la guerre, les intellectuels et les artistes viennent s'amuser à Soho. La vie reprend enfin tous ses droits. Les hommes regardent les filles. Lucian Freud n'a pas attendu que la guerre soit finie pour préparer ses crayons et ses craies. Il admire les traits précis des dessins de Dürer.

Lucian fréquente le Gargoyle Club et regarde intensément la fille du propriétaire. L'artiste sent qu'il doit scruter ses modèles au plus près pour donner une dimension psychologique à ses portraits. Il comprend déjà que son attitude peut être gênante, mais tant pis. S'il sait séduire son interlocutrice, le dessin sera bon.

Le dessin de Pauline par Lucian, 45 x 40 cm sur papier gris-vert, est estimé £ 2M à vendre par Christie's à Londres le 30 juin, lot 7. La très brève histoire de leurs rencontres à peine romantiques permet de dater l'oeuvre de 1945, quand le modèle avait 17 ans.

Lucian est un excellent dessinateur. Le portrait est méticuleux, avec un grand soin dans les traits ondulants des cheveux blonds. La coiffure et le corsage positionnent la jeune fille dans le monde moderne.

Le regard de Pauline anticipe l'empathie que cherchera Lucian avec ses modèles. Un oeil est clair tandis que l'autre est dans l'ombre, et cette différence fait supposer à l'observateur que l'un des yeux est humide. La dimension légèrement excessive des yeux est sans doute voulue par le petit-fils de Sigmund Freud pour appuyer le fait qu'ils forment les points forts de sa composition psychologique.

Je vous invite à regarder la vidéo partagée par Christie's.

14 juin 2016

Art et Tourisme dans les Grisons

Giovanni Giacometti est né à Stampa dans le canton des Grisons. D'abord influencé par Segantini, il se spécialise dans la peinture de paysages.

Le tourisme se développe rapidement dans les montagnes Suisses, avec des hôtels, des établissements thermaux et des piscines. Giacometti reçoit en 1904 une commande importante de l'Hôtel Waldhaus à Flims.

Selon un thème habituel pour le tourisme de la Belle Epoque, il montre les environs immédiats de l'hôtel avec ses montagnes et ses lacs. L'oeuvre est un triptyque. Le panneau central cintré et le trait stylisé sont proches du style graphique des affiches, très populaire à cette époque.

Les dimensions importantes sont liées à l'utilisation décorative : 180 x 200 cm pour la vue centrale et 150 x 100 cm pour les vues latérales. Il avait été commandé spécialement pour l'inauguration du casino de l'hôtel et une exposition permanente n'était pas envisagée. Cette oeuvre importante réalisée par le père d'Alberto et Diego est tombée dans l'oubli pendant huit décennies.

Le triptyque est estimé CHF 3M à vendre par Koller à Zurich le 24 juin, lot 3057.

Giovanni Giacometti développe peu après son style plus personnel inspiré par Hodler marquant par des couleurs agressives la structure géométrique de ses paysages. Une vue près de son village natal, dominée par une rivière très bleue, tempera 120 x 120 cm, a été vendue pour CHF 3M incluant premium par Sotheby's le 14 juin 2010.

Le Long de la Rivière Stour

John Constable démontre magistralement qu'il n'est pas nécessaire de voyager pour devenir le meilleur peintre de paysages. Le paysage est pour lui un thème émotionnel, une opportunité d'exacerber les impressions de son enfance dans le Suffolk.

Les méthodes traditionnelles ne suffisent plus pour sa communion avec la campagne anglaise. Il commence par renoncer à la peinture de plein air. Il trouve ensuite la solution quand il transfère ses esquisses de détails sur une toile de grand format, constituant ainsi l'esquisse en pleine échelle qu'il retravaille inlassablement jusqu'à ce qu'il trouve l'équilibre de composition et d'animation de l'oeuvre finale.

Son interprétation de la rivière Stour sur une distance qui ne dépasse pas cinq kilomètres aboutit à un ensemble de six peintures, de 1819 à 1825, qui sont les chefs d'oeuvre de Constable et de la peinture de paysages en général.

Les esquisses de six pieds des six peintures de la série ont été préservées. Constable refusait de vendre ses esquisses, en considérant qu'il faut vendre le maïs et non le champ qui l'a fait croître. Elles ont été dispersées dans sa vente de succession mais il a fallu attendre 1862 pour que leur importance soit analysée, quand deux esquisses ont été enfin exposées au côté de l'oeuvre finale correspondante.

Vue par un observateur moderne, la comparaison est époustouflante. L'esquisse est le résultat direct de la créativité du peintre, dans une peinture épaisse qui apporte une expressivité pré-impressionniste. L'application du pinceau est libre et vibrante, sans la retenue conventionnelle qui sera appliquée à l'oeuvre finale. Par conception, les nombreux remords témoignent directement du processus créatif de l'artiste.

Le 30 juin à Londres, Christie's vend au lot 12 l'esquisse de six pieds de la quatrième peinture de la série, la vue de la Stour près de Dedham, qui est la seule esquisse en pleine échelle de la série du Stour encore en mains privées. Cette huile sur toile 129 x 185 cm a été travaillée entre l'automne 1821 et l'exposition de l'oeuvre finale en 1822 à la Royal Academy. Le communiqué de presse du 26 mai révèle une estimation autour de £ 12 à 16M.

La Fierté et l'Espoir du Botswana

Cette chronique présente régulièrement de fabuleux diamants de découverte récente. Ce n'est pas un hasard. Les méthodes ont changé à la fois pour la détection, l'extraction, l'analyse non destructive avant la coupe et la coupe elle-même.

La société Lucara Diamond Corp établie au Canada a acheté en 2010 un site prometteur au Botswana. Le premier diamant est extrait deux ans plus tard et la mine est nommée Karowe qui signifie Pierre précieuse en Tswana. En mai 2015, cette société renouvelle sa technologie de détection en utilisant six senseurs à rayons X de marque TOMRA. Chaque machine est capable de trier 150 tonnes métriques à l'heure.

Le succès est immédiat et la campagne de prospection de novembre 2015 est particulièrement réussie avec l'extraction en deux jours consécutifs de trois diamants de type IIa pesant respectivement 1109, 813 et 374 carats. Suite à un concours qui a passionné les habitants du Botswana, la plus grosse de ces pierres est nommée Lesedi La Rona signifiant Notre Lumière en Tswana.

Les pratiques du marché changent également. Lesedi la Rona échappe aux ventes spécialisées de diamants bruts pour être offert aux enchères par Sotheby's à Londres le 29 juin, lot 1.

L'histoire de cette pierre exceptionnelle ne s'arrêtera pas là. L'acheteur l'utilisera selon sa volonté, bien sûr, mais il n'a aucune raison de la laisser intacte comme spécimen de minéralogie puisque d'autres diamants fabuleux suivront immanquablement. Lesedi la Rona était à seulement 200 m de la surface du sol.

Sotheby's est bien implanté dans l'industrie du diamant avec sa filiale Sotheby's Diamonds partenaire de Diacore qui est un spécialiste de la taille et du polissage. Sotheby's a fait analyser Lesedi la Rona par deux autres sociétés spécialisées et le GIA a déclaré que "ce cristal a le potentiel de produire un des plus gros diamants de qualité supérieure qui ait jamais été taillé et poli".

Le communiqué de presse du 4 mai annonce une estimation au-delà de $ 70M. L'acheteur voudra en tirer un bénéfice. En supposant que le joaillier parvienne à extraire un diamant unique de Lesedi la Rona, le produit fini atteindra un des plus hauts prix du marché de l'art, toutes catégories confondues.

Je vous invite à regarder la très courte vidéo partagée par Sotheby's.

12 juin 2016

L'Espace de la Femme Couchée

Le choc horrifiant constitué par la seconde guerre mondiale marque un point de non-retour dans l'histoire. La société et l'art doivent se reconstruire avec des solutions nouvelles libres de références au passé.

En 1949 l'Angleterre veut démontrer son aptitude à redémarrer en organisant un Festival of Britain qui se tiendra à Londres en 1951. Une sculpture monumentale est commandée à Henry Moore dont l'art apparaît à juste titre comme une audace et une rupture. L'artiste prend très au sérieux cette invitation à créer un chef d'oeuvre et tout le développement de ce projet est filmé par un cameraman.

En simplifiant les formes, Brancusi laissait assimiler sa sculpture au cubisme. Les peintres avaient tenté de mélanger la figure humaine, le paysage et la nature morte en une sorte d'abstraction qui n'osait pas avouer cette qualification. Ils disposaient de la couleur. Moore, sculpteur, utilisera l'évidement.

Il reconnaissait lui-même comme une de ses réussites majeures la Reclining figure du festival de 1951. La forme d'une femme est reconnaissable. Elle est couchée et se redresse en prenant position sur ses avant-bras, les jambes ont une position réaliste mais le ventre est réduit à une armature. Elle n'est plus une femme mais une harmonie entre la matière et l'espace.

A partir de l'original en plâtre, ce monument de parc de 2,30 m de long d'une esthétique très innovante pour son temps a été édité en bronze en cinq exemplaires plus une épreuve d'artiste. L'un de ces bronzes a été vendu pour £ 19M incluant premium par Christie's à Londres le 7 février 2012. Un autre exemplaire avec une patine brun foncé similaire est attendu dans la même salle de ventes le 30 juin. Il est estimé £ 15M, lot 8.

Les Corps de Jenny Saville

La seconde moitié du XXème siècle a vu la séparation de l'esthétique et de l'art. Les plus grands artistes sont ceux qui expriment avec force et originalité leur vision intime du monde et de la vie.

Vu par les femmes, le corps nu est un thème concret. Jenny Saville, Cecily Brown et Marilyn Minter observent les corps. Elles ont vaincu leurs potentielles inhibitions jusqu'aux limites de la pornographie. Chacune dans son propre style, ces jeunes femmes apportent des réponses à la recherche tragique de Diane Arbus sur la signification de la vie vue au travers des anormalités et des déviances physiques ou sociales.

Jenny Saville est une femme. Elle ne peut donc pas devenir un transsexuel. Elle imagine une autre hybridation. Elle peint en 1993 son auto-portrait avec le corps nu d'une femme obèse. Le ventre est affublé de lignes préparant à une chirurgie esthétique de dégonflement. Saatchi a inclus cette oeuvre intitulée Plan dans sa troisième exposition des Young British Artists, en 1994. A la même époque, Lucian Freud explore l'obésité nue de Sue.

Saatchi suit avec attention les progrès de Saville. Pendant la préparation de son exposition Sensation en 1997, il visite Saville dans son atelier au moment où l'artiste termine Shift. Saatchi est séduit par cette vision nouvelle d'empilement monumental de corps nus proposée par Saville, inspirée par la position verticale des filles dans la composition carrée des Demoiselles d'Avignon.

L'artiste explique aujourd'hui à propos de Shift une inspiration dérivée de l'enveloppement émotionnel du spectateur par Rothko dans des peintures de grandes dimensions. Elle a voulu dans cette accumulation non narrative de chair pousser l'art jusqu'à offrir au spectateur une sensation tactile et une illusion d'odeur. Shift suit aussi les expériences de De Kooning sur l'expression du corps de la femme par une technique abstraite.

En rassemblant dans Sensation toutes les audaces dont certaines peuvent encore aujourd'hui être considérées comme socialement inacceptables, Saatchi a réveillé l'intérêt du public pour l'art contemporain et promu simultanément 42 Young British Artists incluant Damien Hirst et Chris Ofili. 300 000 personnes ont visité cette exposition. Il est tout à l'honneur de la Royal Academy d'avoir hébergé cet évènement malgré le risque évident de scandale et de réaction violente.

Shift, huile sur toile 330 x 330 cm datée 1996-1997, est estimée £ 1,5M à vendre par Sotheby's à Londres le 28 juin, lot 25.

La Recherche de l'Age d'Or

L'art de Frederic Leighton a connu en son temps un énorme succès. Il n'a que 25 ans quand la reine Victoria achète une première peinture. Il est encore aujourd'hui le seul artiste qui ait été nommé Lord mais sa baronnie non héréditaire attribuée en 1896 est la plus éphémère de l'histoire d'Angleterre : il est mort le lendemain d'une crise cardiaque.

Sa carrière est glorieuse mais sa vie est contrastée. Ce grand voyageur ne s'intéresse manifestement pas à la culture anglaise. Il choisit ses thèmes dans la mythologie pour éviter et peut-être même repousser la religion. Il ne communique jamais sur sa vie personnelle et ne se marie pas mais il sait communiquer l'enthousiasme par son enseignement.

Pendant trente ans à partir de 1864, Leighton construit une maison fantastique pour abriter ses collections qui seront dispersées par Christie's en 1896 en neuf jours consécutifs de ventes. Sa collection de céramiques d'Iznik était exceptionnelle.

Leighton considère que l'art doit apporter une profondeur de pensée plutôt qu'une émotion ou une virtuosité. Ses couleurs sont lumineuses mais son trait est trop net et le siècle suivant l'oubliera. Il est l'ami des pré-Raphaelites qui viennent dans son salon pour discuter et pour boire le brandy.

Leighton admire Cimabue, Giorgione et Titien. En 1864, il cherche l'Age d'or dans le passé Italien, auquel il associe les arts. Pour la démarquer du pré-Raphaelisme, sa tendance est appelée Esthétisme. The Painter's Honeymoon montre un jeune couple en habits Vénitiens. La jeune femme se penche pour mieux suivre le mouvement de la main de l'artiste.

Le même couple revient dans Golden Hours. La femme est vue de dos. Accoudée au piano, elle observe l'homme qui joue. Comme dans le Honeymoon, la main a le rôle essentiel de créer ou transmettre l'art qui lui-même transcende le temps. Golden Hours, huile sur toile 80 x 125 cm, est estimée £ 3M à vendre par Christie's à Londres le 30 juin, lot 4.

11 juin 2016

Le Dernier Espoir d'Amedeo

Amedeo et Jeanne sont entrés ensemble dans la légende. Quand ils ont fait connaissance en 1917, Amedeo avait 33 ans et Jeanne en avait 19. Elle sacrifie son envie de devenir une artiste et devient la compagne du peintre maudit, alcoolique, drogué, tuberculeux et de surcroît Juif dans une société qui n'était pas tolérante.

La paix revient. En 1919, Amedeo Modigliani est à nouveau capable de révéler la femme idéale, comme au temps des têtes sculptées de 1911 et 1912. Depuis bien longtemps sa santé fragilisée l'empêche de tailler la pierre. Les nus sensuels peints en 1917 et 1918 ont apporté un contour sinueux des corps de femmes. Les couleurs chaudes extrêmement travaillées apportent un confort et une gentillesse qui montrent à quel point l'interprétation de cet artiste hypersensible en génie sauvage est erronée.

Les portraits réalisés par Amedeo de ses intimes sont reconnaissables mais ils ne sont pas réalistes parce qu'ils doivent représenter un absolu. Petite dans la vie, Jeanne est grande pour Amedeo. Ses yeux verts deviennent intensément bleus pour exprimer la candeur et la fidélité. Les bras deviennent plus allongés avec des gestes à la fois expressifs et tranquilles et surtout extrêmement féminins.

Le 21 juin à Londres, Sotheby's vend au lot 12 un portrait de Jeanne au foulard, huile sur toile 92 x 54 cm peinte par Amedeo en 1919. Le communiqué de presse du 6 juin annonce une attente au-delà de £ 28M.

La muse ne rit pas : sa bouche reste boudeuse, comme dans ses autres portraits. La spécificité de cette oeuvre est dans les yeux dessinés avec des pupilles visibles, qui accroît la présence émotionnelle de la jeune femme comme si Amedeo venait de renoncer aux yeux uniformément bleus. Cette peinture pourrait être un des tout derniers portraits de Jeanne.

1919 est une année de grande créativité pour Modigliani. Rappelons deux résultats pour des portraits moins empathiques aux yeux remplis de ciel : £ 27M incluant premium par Christie's le 6 février 2013 pour Jeanne au chapeau, avec un geste protecteur de la main ; $ 43M incluant premium par Sotheby's le 4 novembre 2015 pour Paulette dans l'attitude raide de ses 15 ans.

Les Ateliers de Guangzhou

L'empereur de Chine et sa cour raffolent de pendules Européennes. Le port de Guangzhou (Canton) qui est ouvert au commerce international devient tout naturellement le centre d'activités spécialisées. L'arrivée en Chine de pendules et montres à automates Suisses et Anglaises augmente encore plus la curiosité impériale et des ateliers de fabrication sont créés avant la fin du règne de Qianlong.

Une pendule réalisée à Guangzhou sur un modèle anglais a été vendue pour $ 3,8M incluant premium par Sotheby's le 9 juin 2010 sur une estimation basse de $ 600K bien que son mouvement d'origine ait été remplacé par une triple fusée à la fin du XIXème siècle.

Sa caisse montée sur des pieds ciselés en bronze doré est constituée de quatre niveaux.

La caisse principale abrite la pendule au-dessus de laquelle est réalisée une ouverture pour un automate de figures avançant sur un pont dans un jardin Chinois. Le niveau suivant est un automate avec un effet de chute d'eau obtenu par des cylindres tournants. Au-dessus, un cadran bleu est animé au centre par une roue spiralée et sur les bords par cinq têtes de fleurs tournant clockwise et cinq autres dans le sens opposé. Le niveau le plus haut porte les deux caractères 'Da Ji' signifiant grande prospérité.

Deux autres Da Ji de 93 cm de haut quasiment identiques à la pendule discutée ci-dessus ont réapparu. Ils ne sont pas datés, mais leur mouvement à la triple fusée est peut-être contemporain de la modification de l'exemplaire discuté ci-dessus. Les différences les plus visibles sont le remplacement du pont du jardin par des canards sur la mare et des têtes de fleurs par des motifs similaires à la figure géométrique centrale de ce niveau.

L'un d'eux a été vendu pour $ 1,05M hors frais par Fontaine's le 21 mai 2016. L'autre est estimé $ 800K à vendre par Clars à Oakland CA le 19 juin, lot 2401.

Des exemplaires d'un autre modèle ont également été offerts. Ce modèle de hauteur similaire mais légèrement plus simple offre une procession tournante et des feuilles qui s'ouvrent pour dévoiler d'autres thèmes. Une pendule a été vendue pour $ 275K hors frais par Fontaine's le 27 février 2016 et une paire pour $ 510K hors frais par Clars le 22 mai 2016.

Je vous invite à jouer la vidéo partagée par Clars montrant la pendule de la prochaine vente :

8 juin 2016

L'Impasse Cubiste

La peinture des Demoiselles d'Avignon démontre magistralement en 1907 que tout est possible du point de vue de la forme. En une seule oeuvre, Picasso débarrasse la peinture du réalisme, de la narration, de la perspective et de la profondeur. La simplification du dessin inspirée par l'art tribal est sans précédent dans l'art Européen.

Le succès des Demoiselles encourage Picasso à explorer de nouveaux styles de peinture. Après Cézanne, il cherche comment favoriser l'expression et la forme. Le cubisme n'est pas un style mais une recherche pionnière, avec ses essais et ses erreurs.

En 1909 Pablo passe l'été avec Fernande dans un village Catalan nommé Horta, accessible uniquement par un chemin muletier. Pendant le même été, Kandinsky s'isole à Murnau avec Gabriele. Indépendamment l'un de l'autre, les deux artistes devenus temporairement des théoriciens inventent l'art du XXème siècle.

Le 21 juin à Londres, Sotheby's vend au lot 8 un portrait de Fernande par Pablo, huile sur toile 81 x 65 cm conçue et peinte à Horta. L'estimation n'est pas publiée, probablement parce que les oeuvres cubistes de Picasso sont devenues excessivement rares en mains privées. Sotheby's a cependant laissé filtrer une attente au-delà de £ 30M.

La fragmentation qui donnera son nom au cubisme offre un traitement similaire pour les trois thèmes testés par Pablo à Horta : portrait, paysage et nature morte. Les contours du sujet sont visibles avec un petit effort qui aboutit à reconnaître le large visage de Fernande. Les couleurs font l'objet d'un mélange similaire : nous ne sommes pas devant un portrait mais devant une image suggérant la forme d'un portrait dans le chaud été Catalan.

Par plusieurs de ses caractéristiques, le cubisme est une impasse. Dans les années qui suivent, la tendance à la monochromie augmente la difficulté d'interprétation sans offrir la percée énigmatique de l'abstraction. La perte de l'effet tridimensionnel génère les essais de collages qui ne sauveront pas le cubisme.

Peu importe, car chaque artiste peut désormais engager son style dans une recherche expressive originale. L'art moderne est devenu protéiforme, grâce à Picasso.

Transition de l'Atomique au Nucléaire

La physique fait de rapides progrès au début du XXème siècle à l'aide de la spectroscopie. En 1922, le prix Nobel de physique est attribué à Niels Bohr pour son modèle de structure atomique et le prix Nobel de chimie à Francis Aston pour ses travaux sur le spectrographe de masse ayant abouti à la loi des nombres entiers du noyau atomique.

En étudiant avec Rutherford la transmutation des éléments radioactifs, Frederick Soddy énonce la théorie des isotopes en 1913. L'année précédente, J.J. Thomson aidé par Aston avait obtenu deux faisceaux d'atomes de néon par déflection dans un champ électro-magnétique.

Après guerre, Aston peut enfin continuer ses travaux. Il suppose à juste titre que les deux populations d'atomes de néon sont des isotopes. Il faut effectuer des mesures plus précises. Aston améliore le spectrographe de masse en 1919 en focalisant le faisceau électro-magnétique. Il commence une étude systématique des éléments chimiques et découvre plus de 200 isotopes non radioactifs.

Considérant que le jury Nobel apprécie l'expérimentation, l'attribution du prix à Aston après 3 ans seulement de travaux personnels est extrêmement méritée. Ses mesures d'une précision sans précédent dans son domaine permettent d'évaluer la masse relative de l'atome sur une échelle centrée sur la valeur 16 pour l'oxygène et de connaître la proportion naturelle des isotopes de tous les éléments.

Les résultats d'Aston sont irréfutables et probants. En 1920, il énonce la loi des nombres entiers. L'arithmétique tombe juste à chaque fois, résolvant un des mystères de la chimie : la masse atomique d'un élément n'est pas un nombre entier parce qu'elle résulte d'un mélange d'isotopes dont chacun répond au nombre entier.

Aston parvient encore à améliorer la précision de ses mesures et découvre de petites déviations autour d' 1 % par rapport aux nombres entiers. Avec une remarquable intuition, il suppose l'existence de forces assurant la cohésion du noyau ainsi que la dualité énergie-matière. Cette découverte ouvre la voie à la physique nucléaire.

En 1932, Chadwick découvre le neutron, particule électriquement neutre de masse légèrement supérieure à celle du proton, expliquant complètement les déviations d'Aston.

Un lot assez volumineux de souvenirs des recherches d'Aston, incluant sa médaille et son diplôme Nobel, est estimé £ 200K à vendre par Bonhams à Londres le 15 juin, lot 112. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

Un lot similaire autour de la médaille et du diplôme Nobel attribués pour la physique à Chadwick en 1935 a été vendu pour $ 330K incluant premium par Sotheby's le 3 juin 2014.


5 juin 2016

Les Images de la Boutique du Lierre

L'éditeur Tsutaya Juzaburo a poussé l'estampe Japonaise au rang d'une oeuvre d'art.

La technique de gravure multicolore utilisée pour les estampes du monde flottant ou ukiyo-e était maîtrisée depuis plus d'un siècle. Le dessin original était collé sur un bois qui était gravé et évidé. Des copies papier sont à leur tour collées sur des blocs de bois qui sont évidés pour définir la surface à encrer avec une couleur prédéterminée. Des cales permettent une position précise des blocs lors de l'encrage. 300 exemplaires environ pouvaient être imprimés avant une usure significative des bois.

L'ukiyo-e est un art bourgeois qui se développe avec les changements sociaux de l'époque Edo. L'aristocratie n'aime pas ces images multiples qui honorent bien souvent des activités illicites et la censure devient de plus en plus sévère.

La biographie des artistes est mal connue à cause de leur origine roturière et du risque lié à la censure. Ils changent souvent de pseudonyme et leur vrai nom n'est généralement pas identifié. Tsutaya n'est pas un nom de personne mais l'enseigne de la Boutique du lierre. Il se réfère toutefois à un seul éditeur, Juzaburo, mort en 1797 de notre calendrier.

Utamaro est un proche de Tsutaya chez qui il réside. Son apport artistique est considérablement innovant. Il dessine les visages en gros plan, ce qui est choquant par rapport à la tradition artistique Japonaise, avec une forte intensité psychologique. Il innove également dans la qualité du dessin des cheveux. Son procédé kira-e consistant à embellir le fond avec des paillettes de mica donne une illusion de luxe qui rompt délibérément avec l'usage traditionnel de l'ukiyo-e.

Sharaku est le pseudonyme utilisé par un artiste non identifié qui était peut-être Utamaro ou Tsutaya pour une série de portraits d'acteurs du théâtre kabuki où les rôles féminins étaient joués par des hommes.

La vente organisée le 21 juin à Paris (Drouot) par Beaussant Lefèvre en collaboration avec Christie's permet de comparer des images d'Utamaro et Sharaku, dans le format standardisé oban tate-e autour de 35 x 24 cm. Voici le lien vers le site de la maison de ventes.

Le lot 6 est un portrait de femme rêvant d'amour dessiné par Utamaro. Cette image d'une des plus célèbres séries d'ukiyo-e a été imprimée par Tsutaya en 1793 ou 1794 dans la technique kira-e sur un fond de couleur saumon. Le lot 3 est un portrait d'acteur dans un rôle féminin réalisé par Sharaku en 1794 avec du kira-e sur fond gris et un col également légèrement rehaussé de mica.

4 juin 2016

Hobart Town par Von Guerard

Arrivé en Australie en 1852, l'artiste Autrichien Eugene von Guerard comprend vite qu'il fera une meilleure carrière comme peintre que comme chercheur d'or. Ses études en Europe l'ont spécialisé dans la peinture de paysages.

Selon la technique utilisée par Constable, Turner, Church et tous les autres, von Guerard travaille en atelier d'après ses esquisses. A cette époque où la photographie commence à apporter une nouvelle vision du paysage, von Guerard interprète encore la vérité réaliste au travers d'une construction géométrique rigoureuse qui atteste de l'influence directe ou indirecte de Humboldt.

Les clients Australiens sont intéressés. La vue d'une pépinière au-dessus de Melbourne réalisée en 1855 pour son propriétaire est sans doute sa première commande Australienne. Cette huile sur toile a été discutée dans cette chronique quand Bonhams l'a présentée aux enchères en 2013.

Von Guerard apporte également un grand soin à restituer les couleurs chaudes et plaisantes de la terre d'Australie : jade, turquoise, ambre. Une vue de Geelong près de Melbourne, huile sur toile 155 x 89 cm peinte en 1856, a été vendue pour A$ 2M incluant premium par Christie's le 29 avril 1996.

Peinte la même année dans la même technique, une Vue de Hobart Town avec le Mont Wellington à l'arrière-plan, 61 x 92 cm, est à la fois très attirante avec sa paisible baie animée de rares petits bateaux et historiquement importante car elle montre le développement de la ville l'année où elle est déclarée comme la capitale de la toute nouvelle Tasmanie. Hobart Town deviendra plus simplement Hobart en 1881.

Cette peinture a été vendue pour A$ 1,47M incluant premium par Menzies à Sydney le 24 septembre 2014. Elle est à nouveau offerte dans la même salle de ventes le 23 juin, lot 38 estimé A$ 1,25M. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes :

Eh bien, Continuons

Dix ans après la guerre, le traumatisme persiste. Bacon, comme tant d'autres, ne trouve plus la signification de la vie. L'existentialisme athée de Sartre offre une explication qui n'est nullement un échappatoire. Giacometti, que Bacon n'a pas encore rencontré à cette époque, subit les mêmes tourments.

Le cri du Cuirassé Potemkine ne suffit déjà plus. Une bouche muette est encore plus terrible car elle exprime l'impossibilité d'extérioriser une émotion. Le pape de Velazquez est un éternel modèle de veulerie mais ne convient pas non plus : le non-sens de la vie d'un être humain anonyme est encore plus poignant.

Bacon met ses personnages dans des cages sans parois. Comme le Joseph Garcin du Huis Clos de Sartre, ils sont immobilisés dans leurs propres incompétences. L'homme anonyme est entouré d'un espace bleu presque noir de dimensions croissantes dans lequel sa petite image est réduite au visage et au col cravaté.

Peint en 1953 et intitulé Study for a portrait, un chef d'oeuvre de ce nouveau style par Bacon, 198 x 137 cm, a été vendu pour £ 18M incluant premium par Christie's le 28 juin 2011.

La série Man in blue, peinte en 1954, comporte sept opus. Elle vient dans la suite directe de la Study for a portrait. Un homme d'affaires unique et trivial exprime différents sentiments qui sont une évolution progressive vers le désespoir. Bacon a insisté sur le fait que cette série a été conçue dans l'hôtel où il venait souvent se reposer de ses relations sado-masochistes avec Peter Lacy. Son client d'hôtel inhibé dans la profondeur de son angoisse bleue a aussi envie de relations illicites.

Man in blue VI, huile sur toile 153 x 117 cm, a été vendu pour £ 5M incluant premium par Christie's le 13 février 2013.

Man in blue VII, de même technique et de même dimension, est estimé € 5M à vendre par Christie's à Paris le 8 juin, lot 16. Exposée la même année à la Biennale de Venise, cette oeuvre est une de celles qui ont ouvert la reconnaissance internationale de la modernité de Francis Bacon, le plus effrayant artiste de l'après-guerre.

1 juin 2016

Les Paniers de Fruits de Louyse Moillon

Louyse Moillon est la fille d'un artiste calviniste qui ouvre une boutique sur le Pont Neuf en 1616, en bénéficiant de la tolérance apportée par l'édit de Nantes. Il achète également plusieurs loges à partir de 1617 à la Foire Saint-Germain. L'art de Louyse sera influencé à la fois par la nature morte hollandaise et flamande et par la lumière Caravagesque.

Devenue veuve, la mère de Louyse se remarie en 1620 avec le peintre François Garnier. Louyse termine son apprentissage avec François, privilégiant le thème du panier de fruits. Louyse était précocement douée et on peut penser que les deux jeunes gens qui n'avaient que dix ans d'écart se sont influencés l'un l'autre.

Le 27 juin 2013, Sotheby's a vendu pour € 1,03M incluant premium une huile sur panneau 51 x 71 cm signée par Louyse Moillon, datée 1629, montrant des pêches dans un panier en porcelaine de Chine. L'artiste n'avait pas encore 20 ans. Le catalogue indiquait qu'il s'agissait de sa plus ancienne oeuvre datée. Elle est incontestablement de son propre droit une pionnière de la nature morte en France.

Un panier de quetsches par Louyse, 40 x 52 cm, de même technique et de même date, vient de réapparaître. Elle est estimée € 450K à vendre par Sotheby's à Paris le 16 juin, lot 24.

Les fruits et leur panier sont différents mais la composition est similaire, centrée avec une rigueur géométrique. Les fruits sont entassés sans individualité, ce qui est une différence notable par rapport aux natures mortes de fleurs et permet de concentrer l'effort artistique sur la texture. Les subtiles nuances de couleurs des quetsches et la peau veloutée des pêches atteignent un réalisme qui anticipe Chardin d'un siècle.

Je ne pense pas qu'il faille attribuer ce principe strict à l'austérité calviniste. Dès l'année suivante, Louyse tente des formats plus grands dans lesquels plusieurs paniers sont présentés ou accompagnés par une jeune femme. Cependant, par leur simplicité et leur efficacité, ces peintures de 1629 qui étaient plus probablement ses modellos apparaissent comme les chefs d'oeuvre de l'artiste.