26 févr. 2017

Groupe de Nus dans les Bois

Le mouvement artistique Die Brücke est créé en 1905 par quatre étudiants allemands. La vie doit influencer l'art mais aussi l'art doit changer la façon de vivre. Le naturisme est un symbole du paradis, une invitation au rejet des inhibitions bourgeoises et aussi une préparation à la sexualité torride des scènes d'intérieurs.

Ernst Ludwig Kirchner est le plus actif du groupe. Résidant à Berlin depuis 1911 il ne peut pas s'adapter à la vie dans la grande ville. Avec ses amis et leurs compagnes, ils vivent une grande partie de l'été dans des tentes ou huttes où ils pratiquent une nudité intégrale dans les occupations quotidiennes, la baignade récréative, le jeu et l'art, selon les théories de la Freikörperkultur.

Le 1er mars à Londres, Sotheby's vend Vier Akte unter Bäumen, huile sur toile 120 x 90 cm peinte en 1913, lot 14 estimé £ 3,5M.

La scène montre quatre nus dans les bois, dont trois en position frontale ne cachant pas le sexe. L'homme est un auto-portrait. Les trois femmes qui l'entourent ont une maturité variée qui évoque immanquablement le Jugement de Pâris. Dans la liberté de la vie qu'il a choisie, Ernst Ludwig invitera la femme qu'il voudra. La plus jeune approche gentiment.

Cette peinture est exécutée avec des dessins au trait épais et une couleur sauvage des peaux nues qui attestent de l'influence de Matisse dont les avancées artistiques sont très appréciées de ces jeunes gens. Le graphisme des corps et des têtes évoque aussi la stylisation de l'art tribal sur la voie montrée six ans plus tôt par les Demoiselles d'Avignon de Picasso.

Neige sur Louveciennes

Idéalement situé entre Versailles et St Germain en Laye au-dessus de la vallée de la Seine, le petit village de Louveciennes est apprécié des futurs impressionnistes. Pissarro, Renoir et Sisley y résident en permanence ou temporairement. Les rues tortueuses donnent une impression typique de la campagne française alors qu'on est à vol d'oiseau à 10 Km seulement de Paris.

Pendant l'hiver 1874 la créativité des jeunes artistes est exacerbée par les nouvelles idées de peindre d'humbles paysages en plein-air. Leur première exposition collective aura lieu au printemps de la même année.

La neige est tombée sur Louveciennes. Alfred Sisley observe les nuances claires qui parsèment l'épaisse couche blanche : rose, jaune ou bleu sous la lumière et violet dans les ombres. Ses compositions sont structurées géométriquement avec des arcs de cercle ou des segments de diagonales.

Le 3 février 2015, Sotheby's a vendu pour £ 2,16M incluant premium Route à Louveciennes, huile sur toile 65 x 54 cm en format portrait où Sisley montre le tournant de la rue devant sa maison.

Le 1er mars à Londres, Sotheby's vend Effet de neige à Louveciennes, huile sur toile de même dimension en format paysage, lot 18 estimé £ 6M. Le ciel très clair et son reflet sur la neige dans la lumière vive d'un début ou d'une fin de journée apportent à cette image une dominante bleue. Sur cet exemple le talent de paysagiste de Sisley est comparable à celui de Monet.

Un Cabriolet 57S par Vanvooren

Introduite en 1934, la Bugatti Type 57 connaît un spectaculaire élargissement de gamme en octobre 1936 quand la 57C surcompressée et la 57S sont présentées simultanément au Salon de l'Automobile à Paris. La 57S signifiant "surbaissée" a un châssis différent des autres 57. La référence similaire désignant tous ces modèles a certainement pour but de montrer que les 57 offrent un choix complet aux clients les plus exigeants en matière de luxe et de sport.

La 57S ne passionne à l'époque que les vrais connaisseurs. Sa production est arrêtée en mai 1938 pour mieux concentrer les efforts sur les autres variantes dont le succès commercial est florissant. 42 châssis 57S ont été produits. Certains clients ont transformé leur 57S en configuration surcompressée 57SC et les authentiques 57S sont aujourd'hui très rares.

La 57S est offerte au catalogue avec une large gamme de carrosseries qui sont réalisées à Colmar par Gangloff, filiale de Bugatti. La fourniture de châssis à des ateliers indépendants à la demande spécifique des clients est également encouragée. Une 57S/SC unique en son genre carrossée au goût Britannique par Vanden Plas a été vendue pour $ 9,7M incluant premium par Bonhams le 10 mars 2016.

Pour ce qui est des cabriolets, Bugatti propose le modèle Aravis. qui équipe à l'origine 19 des 42 châssis 57S. La Carrosserie Vanvooren à Courbevoie réalise pour sa part 4 cabriolets 57S dont 3 survivent aujourd'hui.

Un cabriolet 57S assemblé en 1937 par Vanvooren a été soigneusement préservé par ses propriétaires successifs et est présentée aujourd'hui avec son châssis, sa carrosserie, son moteur et sa boîte de vitesses d'origine. Elle a été repeinte au début des années 1960 avec d'élégants côtés jaune primevère qui renforcent sa ressemblance avec un coupé Atalante.

Témoin exceptionnel de la construction mécanique des 57S et de l'art de Vanvooren, ce cabriolet est estimé $ 8,5M à vendre par RM Sotheby's le 11 mars à Amelia Island, lot 232.

25 févr. 2017

Drame dans la Glace

Les paysages Arctiques par Gerhard Richter sont associés à des tournants dans sa vie personnelle. En 1972 il effectue une croisière de dix jours au Groenland pour oublier ses déboires professionnels et conjugaux et il prend des photos presque abstraites sur le thème de la lumière sur la glace. Il se plait à évoquer le travail romantique de Caspar David Friedrich évoquant l'exploration héroïque du passage du nord-ouest dans les années 1820.

La situation est différente en 1981. Richter divorce d'avec Ema, sa femme depuis 1957, et prépare son second mariage avec Isa. Conscient qu'il est en train de clore une phase de sa vie, il se remémore son expérience intense du Groenland, avec la mer glacée sans vie dans une lumière splendide par son uniformité.

Il peint trois huiles sur toiles sur ce thème.

Eis, 70 x 100 cm, opus 476 peint en 1981, montre jusqu'à l'horizon des plaques de glace à la dérive dans ce monde où l'être humain ne peut pas accéder. Cette peinture a été vendue pour £ 4,3M incluant premium par Sotheby's le 15 février 2012. Eisberg im Nebel, de même dimension peinte en 1982, opus 496-1, est une étude de brouillard sur une mer libre.

Le 8 mars à Londres, Sotheby's vend la plus grande des trois oeuvres, Eisberg, 101 x 151 cm, peinte en 1982, opus 496-2, lot 8 estimé £ 8M. La composition est dominée par un imposant iceberg à l'horizon. Sur la mer la montagne est imperceptiblement sujette à mouvement à ce moment clé où la vie de l'artiste est en train de changer.

Je ne crois pas que la référence à Friedrich reste pertinente à cette date. A cette époque l'artiste est fasciné par la diversité de la lumière et par le défi que cela créée pour le peintre. La série des chandelles (Kerzen), bien plus ambitieuse, commence immédiatement après, opus 497-1 à 497-3, 498-1 à 498-4, 499-1 à 499-4 et prolongements.

Sur le Bureau d'Anna Gould

Pour un riche étranger ou un aristocrate qui réside à Paris, il est du plus haut chic d'avoir un hôtel particulier avenue du Bois, qui deviendra l'avenue Foch en 1929. Le Palais Rose construit de 1896 à 1902 atteint le comble de ce luxe.

Le Palais Rose a été construit avec les plus beaux marbres sur le modèle du Grand Trianon par le comte Boni de Castellane qui l'a meublé avec un luxe inouï. Castellane pouvait dépenser sans compter : il avait obtenu la main et la dot d'Anna Gould dont le père avait accumulé dans l'industrie des chemins de fer une des fortunes les plus colossales d'Amérique.

Castellane va trop loin et le divorce devient inévitable. Anna Gould conserve le Palais Rose et devient par son second mariage en 1908 duchesse de Talleyrand et princesse de Sagan.

Le 7 mars à Paris, Christie's vend des meubles et des objets provenant du Palais Rose, détruit en 1969 pour un promoteur immobilier. Le lot 19 estimé € 1M est un très opulent nécessaire de bureau commandé par Anna Gould à Cartier en 1926.

La Société Cartier est un des pionniers du Style Art Déco très à la mode à Paris après l'exposition spécialisée de 1925, promouvant les objets fonctionnels. Cartier offre aussi à ses clients des thèmes de fantaisie orientale de plus en plus appréciés à cette époque par les riches clients.

Le nécessaire d'Anna Gould a la forme d'une pagode japonaise agrémentée d'un jardin avec des figures de dragons et de lions de Fo. Mêlant corail, aventurine, cristal de roche, agate et nacre et coloré en émaux et laques, il mesure 28 x 24 x 12 cm hors tout et pèse 6,7 Kg.

Centrée sur une pendulette, cette pièce inclut deux encriers et un porte-crayons sans oublier un éclairage constitué de deux ampoules de 110 Volts. En 2017 Cartier a ajouté un porte-plume en lapis lazuli, quartz, onyx et corail assorti au nécessaire.

Fleurs des Champs à Jingdezhen

Le bleu et blanc est développé dans les fours de Jingdezhen sous la dynastie des Yuan. L'empereur Yongle des Ming fait de la porcelaine de cette localité un art officiel strictement contrôlé par la cour.

Par cette action l'ambitieux Yongle poursuit un but politique. Les porcelaines Yuan étaient admirées dans toute l'Asie pour leur beauté et leur salubrité. Yongle en fait un symbole de l'art insurpassable de la Chine et les utilise largement comme cadeaux diplomatiques. Les pièces ratées en production sont détruites pour éviter les imitations.

Depuis les Song la porcelaine concurrence le jade en terme de raffinement. Les décors bleus des porcelaines Yuan sont d'une grande variété de thèmes. L'ambition diplomatique des Ming ajoute des thèmes nouveaux stylisés ou naturalistes souvent au goût du Moyen-Orient.

Le toucher est aussi important que la beauté visuelle. Une nouvelle forme de gourde en porcelaine nommée en anglais moon flask est développée sous le règne de Yongle. Son corps de section ovale plus ou moins renflée est agréable à tenir en mains pour verser. Le petit col est équipé de deux anses.

Le 14 mars à New York, Sotheby's vend une moon flask haut de 29 cm de la période Yongle, lot 4 estimé $ 2,2M. Elle est décorée de touffes de fleurs des champs croissant sur un sol inégal : asters sur une face et oeillets sur l'autre face. Cette disposition réaliste échappant aux plus habituels guirlandes, frises et bouquets est d'une extrême rareté. Cette pièce faisait probablement paire avec le seul autre exemplaire connu qui est préservé à Topkapi.

22 févr. 2017

Bentley au Mans

Dès la première édition des 24 heures du Mans en 1923, Bentley obtient un résultat satisfaisant avec la 4ème place d'un modèle 3 litres. Une voiture de ce modèle gagne cette compétition en 1927. La marque anglaise développe la 6 1/2 litres en 1926. Les problèmes de fiabilité de la 6 1/2 amènent à trouver un compromis satisfaisant en 1927 avec la 4 1/2 litres.

En 1928 Bentley prépare trois 4 1/2 carrossées par Vanden Plas en configuration Le Mans pour son équipe d'usine. La forme raccourcie de son capotage moteur est une des modifications nécessaires pour respecter les règles de la compétition et donne à cette rare variante le surnom de Bobtail. Impressionnante par sa rapidité, la Bobtail #2 mène la course pendant plusieurs heures avant d'être forcée à l'abandon par une surchauffe.

Le développement continue avec la Speed Six, successeur direct de la 6 1/2 litres, et avec la version surchargée de la 4 1/2 désignée sous le nom de Bentley Blower qui devient une concurrente redoutable pour les Mercedes-Benz utilisant une amélioration similaire du moteur.

L'édition 1929 du Mans est un triomphe pour Bentley. La compétition est gagnée par une Speed Six suivie par trois 4 1/2. La Bobtail # 2 de l'année précédente, renumérotée # 10, est à la troisième place.

Cette voiture qui est encore présentée avec son # 10 a été vendue pour $ 6M incluant premium par Gooding en août 2012. Elle est estimée $ 6,5M à vendre par RM Sotheby's à Amelia Island le 11 mars, lot 266. Son image est partagée par Sémhur (Own work) [CC BY-SA 4.0-3.0-2.5-2.0-1.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0-3.0-2.5-2.0-1.0)], via Wikimedia Commons

Bentley 4½ Litre - 20090924

Baselitz face au Mur de Berlin

Originaire de Saxe, Baselitz vit à Berlin Ouest au moment de la construction du mur en 1961. Il a 23 ans. Sa peinture sera d'une extrême brutalité dans la ligne de Grosz et Beckmann. Il attire l'attention en 1963 par une exposition scandaleuse incluant des oeuvres exhibitionnistes qui expriment sa honte de l'évolution de l'Allemagne.

En 1965 et 1966 il réalise sous le titre générique de Helden (héros) une série extensive de peintures, dessins et gravures sur le thème du soldat revenant du combat. Les personnages sont déplaisants avec leur petite tête sur un corps sur-dimensionné. Ils sont couverts de blessures, les vêtements en lambeaux, pieds nus. Par un raffinement dans la dérision l'attitude de ces vaincus reste défiante dans le style du réalisme Soviétique.

Le 8 mars à Londres, Sotheby's vend Mit Roter Fahne, huile sur toile 162 x 131 cm peinte en 1965, lot 6 estimé £ 6,5M.

Le personnage empoigne à bout de bras le manche d'un énorme drapeau rouge. Ce symbole de la Guerre Froide n'est pas levé mais balaye le sol. L'habit déchiré est ouvert depuis le cou jusqu'au sexe qui n'a même pas besoin d'être visible pour renforcer l'indécence.

Je vous invite à regarder la vidéo partagée par Sotheby's.

Le Champion Flétri

En 1982 Jean-Michel Basquiat glorifie le champion sportif Noir Américain, les deux bras levés en signe de victoire dans des peintures grandeur nature. L'oeuvre 183 x 122 cm à vendre par Sotheby's à Londres le 8 mars, lot 13 estimé £ 14M, apporte une autre lecture.

Le champion est devenu minable. Ses bras aux articulations disjointes sont des branches d'arbre mort et sa couronne d'épines est molle comme une montre de Dali. La grande couronne récompensant le vainqueur est intacte en bas à droite mais on ne peut pas savoir qui va s'en emparer.

Le jeune artiste maîtrise le mélange des techniques : acrylique, spray et oilstick. Il prend cependant soin de traiter le point fort de l'image, la tête du personnage, par un ersatz d'art : une simple photocopie sur laquelle figure un seul oeil, autre signe évident de la dégénérescence de son héros.

Basquiat est un militant passionné de la supériorité des Noirs mais ce cauchemar n'est pas un accident dépressif dans son oeuvre, sinon il l'aurait modifié ou détruit. Il semble que l'artiste ait compris depuis toujours que son combat n'a aucune chance d'aboutir. Cette peinture est un chef d'oeuvre d'auto-dérision bien plus expressif que sa dérive des années suivantes vers le hurlement d'un message politique sans espoir.

La Maison de l'Aigle

J'ai écrit récemment que les titres des oeuvres de René Magritte sont le résultat du hasard. Le Domaine d'Arnheim est un sensationnel contre-exemple.

La composition montre une grande montagne enneigée vue d'un chalet. Tout est normal sauf que la cime est centrée sur une tête d'oiseau dont les détails sont zoomorphes. La surprise occasionnée par cette découverte amène à percevoir l'horizon comme les grandes ailes déployées d'un aigle. Au premier plan deux beaux oeufs sont posés sur le muret.

L'artiste a ainsi réuni deux dualités qui sont des thèmes permanents de son monde surréel : le vivant et la roche forment un couple impossible tandis que l'oeuf et l'oiseau sont en quelque sorte une métamorphose similaire à la chenille et au papillon. L'artiste a placé à partir de 1932 des oeufs dans des cages à oiseaux.

Le titre a également une double signification. Arnhem aux Pays-bas a pour origine étymologique 'la maison de l'aigle', provenant d'un mot Haut-Germain. The Domain of Arnheim est une nouvelle d'Edgar Allan Poe dans laquelle un homme à la richesse illimitée remodèle le paysage pour le rendre plus beau que ce que la nature seule peut faire. Ce titre choisi par Magritte est aussi une reconnaissance de Poe comme un précurseur du surréalisme.

De 1938 à 1962 Magritte a construit dix fois son paysage sublime, toujours avec le même titre : trois peintures et sept gouaches. La version originale, huile sur toile 73 x 100 cm, est estimée £ 6,5M à vendre par Christie's à Londres le 28 février, lot 112. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

19 févr. 2017

Vertige au-dessus de l'Arène

Artiste figuratif, Miquel Barcelo ne peut pas empêcher son art de devenir minimaliste. De longs séjours dans les déserts d'Afrique le convainquent que la lumière est plus importante que le paysage.

L'artiste né dans l'île de Majorque n'oublie bien sûr pas son origine espagnole. Il compare la surface lisse du sable des arènes aux dunes du Mali et imagine la vue à vol d'oiseau de ce cercle parfait pendant une corrida. Il peint approximativement 30 toiles en 1990 sur ce thème avec sa technique de matière colorée épaisse pétrie à la scie et au couteau.

La figure concentrique des arènes est conçue pour être vue comme un tourbillon propice à un vertige accentué par la force centrifuge du cercle des gradins. Le groupe constitué par le torero et la bête est minuscule et peut être placée à des endroits variés à l'intérieur du cercle mais cet aficionado assure un mouvement sans erreur dans toutes les phases de l'action. La muleta apporte une intéressante tache rouge.

Faena de muleta, 160 x 196 cm, a été vendu pour £ 4M incluant premium par Christie's le 28 juin 2011 sur une estimation basse de £ 1,5M.

Muletero, 131 x 161 cm, a été vendu pour £ 2,34M incluant premium par Sotheby's le 29 juin 2011. Il est à vendre par Phillips à Londres le 8 mars, lot 17 estimé £ 2,5M.

En los medios, 90 x 90 cm, a été vendu pour £ 510K incluant premium par Sotheby's à Londres le 5 février 2004 et revient dans la même salle de ventes le 8 mars, lot 41 estimé £ 500K.

Les Gribouillages de l'Hourloupe

Jean Dubuffet est un grand révolutionnaire de la création artistique. Réutiliser les styles, les thèmes et les techniques de ses prédécesseurs serait une honte pour lui. Il ne suit aucun maître mais est attentif à la représentation graphique du monde par les malades mentaux. Il n'existe pas de réalité absolue. Chaque artiste construit un univers différent.

En 1962 Dubuffet est au téléphone. Il laisse son stylo-bille errer sur le papier du carnet. Il raccroche le combiné et regarde son gribouillage, un nouvel avatar d'écriture automatique qu'il complète avec des hachures. Le résultat non figuratif ressemble au tissu urbain illimité de son cycle Paris Circus. Il va désormais explorer son nouveau langage fait de traits sinueux générant une multitude de petites zones fermées qui peuvent être remplies de couleurs pures comme dans un Mondrian et révéler des figures anthropomorphiques.

Il crée le nom d'Hourloupe pour décrire son nouveau style en donnant des explications variées sur l'étymologie de ce mot dont la sonorité lui plaît. Il faut surtout retenir la proximité avec Entourloupe : l'artiste est forcément un interprète subjectif, donc il est un menteur et un tricheur. Dubuffet est sans doute le premier à redéfinir l'artiste d'une façon totalement opposée aux traditions bienséantes.

Dubuffet donne l'exemple. Pendant 22 ans il perfectionne son Hourloupe jusqu'à donner à ce style farfelu une place dans la vraie vie avec des costumes de théâtre, des sculptures monumentales et des aménagements intérieurs invivables par leur pavage irrégulier.

Le 7 mars à Londres, Christie's vend Etre et paraître, huile sur toile 150 x 195 cm peinte en 1963, lot 8 estimé £ 7M. Le titre sans non sens est une profession de foi sur la dualité impossible entre la réalité et l'impression apportée par elle au spectateur. Des profils humains sont enfouis dans cet immense gribouillage parsemé de couleurs pures.

Une Authentique Barchetta

Après les premières mises au point en 1947, Ferrari optimise sa gamme en 1948 avec les 166, ainsi désignées pour indiquer le volume d'un cylindre en cc pour un déplacement total de 1995 cc du V-12 Colombo. La 166 commence à glaner des victoires dans les plus prestigieuses compétitions incluant les Mille Miglia qui apportent le suffixe à la variante 166 MM.

Ferrari entretient une coopération particulière avec Carrozzeria Touring qui offre sa technologie brevetée Superleggera très en avance sur son temps. Touring équipe une importante proportion de 166 avec une carrosserie ouverte à deux places qui sera appelée Barchetta ou en coupé qui sera fréquemment appelé Berlinetta.

L'histoire de ces premières Ferrari de compétition est riche en modifications de tous genres, pour accompagner le progrès des modèles et aussi malheureusement pour pallier à des accidents ou à des pannes.

Le 11 mars à Amelia Island, RM Sotheby's vend une Ferrari 166 MM de 1950 carrossée en barchetta par Touring, lot 278 estimé $ 8M. Cette voiture entrée aux Mille Miglia en 1951 et 1953 est restée dans un sensationnel état d'authenticité incluant sa carrosserie barchetta d'origine. Le moteur V-12 et la boîte de vitesses sont en matching numbers incluant des ajustements par l'usine de Maranello en 1951.

Cette rare Ferrari est un participant fréquent aux courses routières et aux concours d'élégance de Pebble Beach.

Le Chemin de la Clarté

Autour du peintre figuratif Milton Avery, les jeunes artistes de New York cherchaient la simplification des formes. Exégète d'Eschyle et de Nietzsche, Mark Rothko considérait qu'une peinture simplifiée pouvait renforcer l'expression des passions les plus extrêmes. Ce théoricien n'écrivait pas : son but était de donner l'exemple par son art.

Une rencontre et un drame personnel le mettent sur le chemin de la clarté. En 1943 Rothko rend visite à Clyfford Still en Californie. L'art de Still est une confrontation des forces représentées par des champs abstraits de couleurs aux bords déchiquetés par la violence.

La mère de Rothko meurt en octobre 1948 des suites d'une longue maladie. L'artiste exprime son chagrin intense en dessinant des rectangles horizontaux vides dans une colonne verticale. Ce qui aurait pu être un simple alignement de tombes devient une nouvelle expression des forces quand il remplit ces figures géométriques avec différentes couleurs monochromes.

En 1949 Mark Rothko explore ce nouveau langage auquel il adjoint une recherche perfectionniste de la luminosité. Douze oeuvres sont sélectionnées pour une exposition qui se tiendra en janvier 1950 à la galerie de Betty Parsons à New York. Elles seront numérotées de 1 à 12 dans la séquence choisie par l'artiste pour l'accrochage. Plus tard Rothko numérotera ses opus de façon similaire en recommençant avec un No 1 à chaque nouvelle année.

Le 7 mars à Londres, Christie's vend au lot 11 No. 1 (1949), huile sur toile 199 x 98 cm.

Les rectangles sont limités par des traits épais de couleurs différentes. L'élément supérieur jaune citron attire en premier le regard par sa luminosité. L'élément central offre une structure interne, comme le labyrinthe d'un de ces monstres mythiques auprès desquels Rothko cherchait autrefois son inspiration. No. 1 ressemble ainsi au plan d'un théâtre préparé pour exacerber les passions, entre deux camps antagonistes caractérisés par des couleurs opposées.

18 févr. 2017

Les Yeux Fermés de Peter Doig

Peter Doig ferme ses paupières pour explorer le paysage de son subconscient. Il sait que l'image réaliste ne pourra jamais restituer l'atmosphère ou le sentiment. Ayant vécu sa jeunesse en Ecosse, à Trinidad et au Canada, il est aussi un observateur de la variété topographique du monde.

Il est un parfait connaisseur des effets picturaux les plus subtils obtenus par les grands maîtres. Voulant exprimer son souvenir d'une tempête de neige à Cobourg dans l'Ontario, il prend référence à Monet. Le traitement impressionniste de la neige et de la glace laisse une place infime à des taches colorées qui prennent graduellement une importance prépondérante lors d'une vision prolongée.

Cette huile sur toile 200 x 250 cm peinte à Londres en 1994 est intitulée Coburg three plus one more. Elle est estimée £ 8M à vendre par Christie's à Londres le 7 mars, lot 20. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

La neige tombe en lourds flocons sur le petit lac de Cobourg. Elle voile une scène divisée en trois blocs horizontaux sans perspective comme une abstraction par Rothko. Cet écran qui ne peut pas être statique pervertit la perception des distances, et les quatre petits personnages à peine esquissés qui se promènent par cette journée glaciale acquièrent une vibration qui focalise toute l'attention.

Sur une toile plate de grand format, Doig offre en abolissant la perspective l'effet de présence tant cherché par Rothko dans ses compositions abstraites. Son réseau de neige a ainsi le même rôle que les arbres qui entravent la vision des bâtiments dans d'autres compositions de la même période comme The Architect's home in the ravine ou Cabin Essence.

La Première Nuit de Scheherazade

Marc Chagall avait envie d'être un illustrateur. Son grand projet patronné par Vollard pour la Bible est interrompu par la guerre et l'exil.

En 1948 l'artiste est à New York. Pantheon Books l'invite à illustrer les Mille et Une Nuits. Ce portfolio est en son temps l'exemple le mieux réussi en matière de lithographie ainsi que la toute première édition en couleurs de gravures de Chagall.

Chagall a préparé treize images qui sont imprimées en format 37 x 28 cm sur feuilles séparées 43 x 33 cm (Mourlot 36-48). Les douze premières illustrant quatre contes donnent le titre du portfolio (Four tales from the Arabian nights).

A cette édition régulière en 90 exemplaires numérotés s'ajoutent une édition de luxe de 10 exemplaires en chiffres Romains et 11 exemplaires hors commerce numérotés de A à K. Ces 21 exemplaires sont complets des treize images.

Sur ce thème exotique Chagall a jeté toute sa verve et sa fantaisie : brillantes couleurs, êtres fantastiques, langueur des amoureux. La treizième image (Mourlot 48) est bien sûr la plus rare et aussi la plus érotique. Elle illustre le fil conducteur des 1001 épisodes, quand le roi et Schéhérazade sont tendrement embrassés pour la première nuit. Dans l'imagination de l'artiste le couple nu est protégé par un énorme oiseau et par une sirène bienveillante.

Le 2 mars à New York, Swann vend l'exemplaire hors commerce qui avait été conservé à l'origine par l'éditeur. Ce portfolio dans un état superbe de fraicheur est complet des treize lithographies, du texte, des papiers de protection et de l'étui. Il est estimé $ 250K, lot 551.

Un Mirage Catalan

Artiste hypersensible, Salvador Dali explore les restes de ses anciens souvenirs brouillés par le temps.

En 1933 il se remémore un trajet dans une charrette à cheval en direction de Figueras et peint La Charrette Fantôme. Le thème est limité au véhicule masquant partiellement la petite ville loin au fond d'un désert. En approchant du panneau le spectateur observe que les deux personnages dans la charrette sont en fait les plus hautes tours de la ville en continuité avec le reste de la représentation topographique.

Dali est satisfait de cet essai d'image psychanalytique. En 1934 il copie son mirage dans un environnement plus ambitieux.

Le désert est devenu un paysage catalan au coucher du soleil. Ce moment est reconnaissable à la fois par les couleurs stridentes et les ombres extrêmement allongées des rochers et des deux petits personnages isolés qui apportent une très discrète présence humaine. Dali ajoute une dimension mystique avec un gros nuage ouvert par un triangle.

Cette huile sur toile 54 x 65 cm intitulée Moment de Transition est estimée £ 6M à vendre par Sotheby's à Londres le 1er mars, lot 45.

Le mélange soigneusement offert par Dali entre le surréalisme onirique et l'hyper-réel intéressera Sigmund Freud. Dans un contrat signé en 1946 Dali autorisera Disney à copier la figuration de son subconscient.

15 févr. 2017

Un Supercar Porsche dans la Rue

Le championnat FIA GT précédé de l'éphémère BPR Global GT Series lance sur la piste au milieu des années 1990 les pionniers des supercars d'aujourd'hui. Ces merveilles sont la McLaren F1 GTR, la Mercedes-Benz CLK-GTR, la Ferrari F40 et la Porsche 911 GT1.

Anticipant une certaine libéralisation des règlements concernant l'homologation des voitures GT de compétition incluant la démonstration que les modèles s'appuient sur des véhicules commerciaux, Porsche conçoit directement la 911 GT1 pour la compétition.

La technologie repart dans un développement très rapide générant des très petites séries de véhicules avec des désignations similaires mais des performances croissantes. Les Porsche 911 GT1-98 gagnent les deux premières places aux 24 Heures du Mans en 1998.

Porsche n'oublie cependant pas que quelques clients attendent des voitures de haute performance. Un tel projet est utile au prestige de la marque même si la rentabilité est perdue d'avance. Après deux prototypes nécessaires en 1996 pour l'homologation routière, Porsche réalise la 911 GT1 Strassenversion en 20 exemplaires. Toutes ces voitures sont vendues à des clients sélectionnés à l'avance par la marque.

Ce modèle crée des envies par sa série très limitée, par sa très haute performance digne d'un vainqueur du Mans et par le fait qu'elle n'a jamais été proposée neuve sur le marché libre. Une Strassenversion fabriquée en 1998 avec moins de 5 000 miles au compteur est à vendre le 10 mars par Gooding à Amelia Island, lot 042. Voici le lien vers le communiqué de presse.

Le prix est difficile à anticiper. Une 911 GT1 Evo 1997 de compétition a été vendue pour € 2,8M incluant premium par RM Sotheby's le 14 mai 2016. Gardons également en mémoire les $ 8,5M incluant premium enregistrés le 17 août 2013 par Gooding sur une McLaren F1 de 1997 homologuée routière avec moins de 14 000 miles au compteur.

Etude d'un Plant de Tomates

Picasso n'a pas voulu quitter Paris pendant l'Occupation Allemande. Les temps sont durs. Les Allemands ne lui pardonnent pas son interprétation de Guernica et un décret lui interdit d'exposer son art. Pablo consacre essentiellement son travail à la nature morte qui présente un moindre risque de représailles et de confiscation.

La Libération approche et la violence s'accroît. Début août 1944 Pablo quitte son atelier du Quartier Latin devenu trop dangereux et vient passer quelques jours dans l'appartement de l'Ile Saint-Louis occupé par son ancienne maîtresse Marie-Thérèse et leur fille Maya.

Pablo n'a pas le coeur au plaisir. Il regarde un plant de tomates devant la fenêtre. Facile à cultiver avec un peu de terre, d'eau et de soleil, la tomate offre un faible complément de nourriture en plus du strict rationnement. Elle offre surtout une illusion d'initiative et de liberté dans cette période étouffante.

Pablo peint en simultané une série d'huiles sur toiles 92 x 73 cm sur ce thème. Les tomates plus ou moins lourdes et le feuillage riche ou étiolé ne sont pas une image naturaliste de la plante de Marie-Thérèse mais expriment les sentiments des Parisiens en ce temps où le futur est incertain. Une version lugubre datée du 10 août a été vendue pour $ 13,5M incluant premium par Christie's le 8 novembre 2006.

Le 1er mars à Londres, Sotheby's vend la version optimiste, datée du 6 août 1944. Les beaux fruits prêts à être cueillis font ployer les branches en une composition harmonieusement centrée. Cette peinture est estimée £ 10M, lot 8.

Une Jaguar pour l'Amérique du Nord

Les succès sur piste ne suffisent pas à assurer la rentabilité d'une chaîne de production. En 1956, les 25 derniers exemplaires à différentes phases d'assemblage de la très efficace Jaguar XKD (Type-D) ne parviennent plus à trouver d'acquéreur.

La marque décide de les transformer pour les proposer au marché Nord Américain avec toutes les caractéristiques nécessaires à l'homologation routière. Par cette démarche, Jaguar suit une logique de marché similaire à celle de Ferrari. La nouvelle XKSS apparaît cependant comme une opportunité unique dans l'histoire de Jaguar.

La production commence en janvier 1957 et progresse rapidement puisqu'il s'agit d'une transformation et non d'une création. Le mois suivant un incendie dans l'usine détruit 9 voitures. La population de la XKSS est ainsi limitée à 16 exemplaires.

Sans innovation technologique par rapport à la Type-D, la XKSS est pourvue d'améliorations du cockpit à deux places et du pare-brise, et l'aileron de stabilisation est retiré. Avec sa forme aérodynamique similaire à la Type-D, elle est la plus belle voiture routière de son temps.

Le 10 mars à Amelia Island, Gooding vend une de ces XKD transformées en XKSS avant l'incendie. Vendue neuve à un pilote Canadien, elle a accumulé les victoires dans les compétitions locales. Elle n'a jamais eu d'accident majeur et est restée dans un excellent état d'origine. Cette XKSS est estimée $ 16M, lot 061. Voici le lien vers le communiqué de presse.

La plus belle Jaguar routière des années 1950 mérite d'être comparée au chef d'oeuvre de la décennie suivante, la Ferrari 250 GTO. Toutes deux sont duales pour la compétition et la route, en série limitée. Leurs propriétaires les gardent jalousement et elles sont extrêmement rares aux enchères.

Pour le 75ème anniversaire de Jaguar en 2010, le modèle XKSS a fait l'objet d'une classe particulière au concours d'élégance de Pebble Beach, réunissant 12 des 16 voitures dont celle qui vient maintenant en vente.

12 févr. 2017

Emergence d'un Monstre Marin

Du Trias au Crétacé en passant par le Jurassique, notre planète a été dominée par les lézards géants : sur terre, les dinosaures ; en mer, les plésiosaures. Le Crétacé supérieur précède la catastrophe finale qui a détruit ces effrayants prédateurs il y a 65 millions d'années. C'est le temps des tyrannosaures et des élasmosaures.

Les élasmosaures, signifiant lézard-ruban, mesuraient jusqu'à 14 mètres dont plus de la moitié pour le cou articulé sur 70 vertèbres, qui servait de gouvernail pour diriger la bête à pleine vitesse sur ses proies.

En 2011 une nouvelle espèce d'élasmosaure est décrite au Maroc à partir de deux échantillons : un crâne écrasé et sa mandibule, et une mandibule complète. Elle reçoit le nom de zarafasaura, le lézard-girafe.

L'excavation plus récente, également au Maroc, d'un squelette fossile d'élasmosaure complet à 75 % permet de mieux comprendre cette famille de monstres marins. Le nouveau venu n'a pas de différence flagrante avec les restes des zarafasaura. Il a fallu deux ans à une équipe de spécialistes pour le préparer. Il mesure 8,40 m de long et 3,70 m d'envergure des nageoires centrales.

Ce fossile inédit sera vendu par Binoche et Giquello à Paris (Drouot) le 7 mars, lot 51. Le communiqué de presse a été publié par Drouot.

Il est bien difficile d'établir une estimation en raison de sa rareté, de ses dimensions exceptionnelles et de son intéressant taux de conservation. J'ai décrit précédemment dans cette chronique un plésiosaure du Jurassique de 3 m de long annoncé comme complet vendu pour € 457K incluant premium par Sotheby's le 5 octobre 2010 et un ichthyosaure de 5,40 m de long complet à 75 % vendu pour € 180K incluant premium par Artcurial le 7 avril 2009.

La Paix Tropicale de Paul Gauguin

Paul Gauguin trouve son paradis en octobre 1891 à Mataiea, un village en pleine campagne à 45 Km de Papeete. Il prend garde à ne pas déranger la quiétude du lieu. Les habitants qui maintiennent leurs coutumes ancestrales accueillent avec bienveillance cet étranger. Sans concurrent, sans faux ami, sans besoin de prouver son génie à ses voisins qui désormais ignorent son métier, Gauguin s'imprègne de l'atmosphère et des couleurs exotiques.

En 1892 à Mataiea, il réalise son rêve de développer un art nouveau basé sur un subtil mélange entre l'observation des paysages et des gens et une imagination exacerbée des couleurs qui influencera bientôt Matisse. Son paysage idéal n'est pas une réalité topographique. Ses personnages et ses chevaux sont figés pour l'éternité dans une occupation statique.

Te Hare (la maison), huile sur toile 73 x 92 cm, est une de ces scènes paisibles. La maison est bien la hutte que le peintre loue dans le village. Ou pas : cela n'a pas d'importance. Elle est dominée par un grand hibiscus. Les couleurs extrêmes de l'arbre et des collines expriment la moiteur tropicale.

Le rejet de l'Europe par Gauguin est extrêmement violent mais n'est pas définitif. Il revient en France avec l'intention de montrer comment son art a évolué. L'exposition de ses chefs d'oeuvre Tahitiens par Durand-Ruel en 1894 horrifie Monet, Renoir et Pissarro. Dans la vente organisée en 1895 à Drouot pour financer l'exil final de Gauguin, Te Hare est acheté par Daniel Halévy encouragé par le dernier maître qui comprend et encourage l'artiste, Edgar Degas.

Te Hare a été vendu le 7 novembre 1991 par Ader Picard Tajan pour FF 52M, un prix très élevé pour l'époque. Cette peinture est estimée £ 12M à vendre par Christie's à Londres le 28 février, lot 18. Le lien vers la page de catalogue sera inséré ici quand il sera disponible. Peint la même année, Le Vallon, 42 x 67 cm, a été vendu pour £ 6,4M incluant premium par Christie's le 21 juin 2011.

Fleurs pour la Femme

Les plus grands artistes expriment leur vision du monde. Klimt va plus loin : il veut changer la vie.

Les familles Klimt et Flöge sont très liées. Gustav Klimt devient le beau-frère d'Helene Flöge en 1891 et son tuteur l'année suivante. Helene et sa soeur Emilie ouvrent une affaire de couture et de création de mode à Vienne en 1904. Emilie est la compagne de Gustav à partir de 1891, jusqu'à la mort de l'artiste en 1918.

L'atelier des Schwestern Flöge expérimente de nouvelles solutions d'habits pour l'avant-garde Viennoise, incluant des robes amples portées par les épaules sans utilisation du corset. Les très célèbres blouses de Gustav Klimt, qui lui donnent une attitude si négligée selon les conceptions vestimentaires d'aujourd'hui, procèdent de la même tendance.

La forme du vêtement n'est pas suffisante : les femmes méritent aussi une décoration chatoyante. Gustav observe les arbres et les fleurs comme des modèles de texture. Leurs couleurs vives ont été créées par la nature. Gustav n'occulte pas les formes des fleurs. S'il l'avait fait, il aurait été le premier artiste abstrait.

Gustav fait apparaître la tête de la femme comme le seul élément réaliste de ses portraits. Le corps est caché par un vêtement ample aux limites imprécises par rapport au fond de l'image et dont les détails sont luxueux et colorés. Adele Bloch-Bauer I, huile sur toile 138 x 138 cm peinte en 1907, a été vendue pour $ 135M le 18 juin 2006 en vente privée par Christie's à Ronald Lauder.

Le 1er mars à Londres, Sotheby's vend au lot 11 Bauerngarten, huile sur toile 110 x 110 cm peinte en 1907 pendant les vacances de Gustav à Attersee. Coquelicots, marguerites et zinnias répandent leurs couleurs dans une prairie sans fin et sans horizon. Ces fleurs sont dominées par un triangle de roses qui confirme l'intention de l'artiste pour une conception vestimentaire. Le lien vers la page du catalogue sera inséré ici quand il sera disponible.

Je vous invite à jouer la très courte vidéo partagée par Sotheby's.

11 févr. 2017

Le Mystère des Contraires

Dans sa démarche d'une profonde originalité, René Magritte est finalement le moins hermétique des surréalistes. Son art n'est rien de plus que des lignes et des couleurs. Ses exégètes sont bien plus compliqués que lui-même. Ses thèmes déroutent par le mélange incongru des contraires : le jour et la nuit, la chair et la roche, l'animal et le végétal, l'objet qui flotte en liberté dans le ciel.

En 1960, Magritte cherche des thèmes nouveaux impliquant les quatre substances primordiales : l'eau, l'air, la terre, le feu. Le nuage qui est à la fois immatériel et opaque, perpétuellement malléable, est un personnage majeur de son olympe.

Le 28 février à Londres, Christie's vend La Corde sensible, huile sur toile 114 x 146 cm qui est une grande dimension pour cet artiste, lot 110 estimé £ 14M. Le lien vers la page du catalogue sera inséré ici quand il sera disponible. Rappelons que le titre d'une oeuvre de Magritte est toujours le résultat du hasard sans lien de signification avec l'image.

Le nuage bien centré est à sa bonne position dans le ciel au-dessus d'un paysage. Il apparaît comme posé et légèrement entrant dans une monumentale coupe en cristal.

Le mystère est multiple : le verre est-il vide ou plein ? le nuage n'est-il que la mousse d'un cocktail ? quel Gulliver approchera ses lèvres de cette vapeur impossible ? quelle est la vraie distance du verre ? quelle est la réalité du paysage ? quelle est la réalité de notre propre univers ? Par son absence d'animal ou d'humain, La Corde sensible ne fournit aucun repère.

8 févr. 2017

Le Bel Amour d'Elizabeth Barrett

Elizabeth B. Barrett épouse en 1846 le poète Robert Browning. Elle est restée dans l'histoire littéraire sous le nom d'Elizabeth Barrett Browning.

Elizabeth est une enfant prodige. Elle écrit ses premiers vers à l'âge de 4 ans et apprend le Grec et l'Hébreu pour pouvoir lire les anciens poètes et les textes sacrés dans leur version originale. La poésie est pour elle l'expression de la Vérité au-delà de l'Inconnu. Profondément croyante, elle ressent l'Amour mystique.

En préparant à l'âge de 27 ans en 1833 une traduction du Prométhée enchainé d'Eschyle, Elizabeth analyse pour son propre compte les conflits et les empathies entre le héros et le dieu, cherchant la racine profonde de l'Amour dans la sensibilité pré-Chrétienne du vieux poète.

Elle est la fille aînée d'un grand propriétaire dont la famille avait fait fortune aux Antilles. Le père trop exigeant exige le célibat à ses nombreux enfants. Peut-être par réaction contre cette restriction à son avenir sentimental, Elizabeth développe des opinions extrêmement progressistes concernant l'abolition de l'esclavage et la condition de la femme.

Le 9 mars à New York, Bonhams vend plusieurs manuscrits de travail d'Elizabeth Barrett Browning. Dans sa petite écriture serrée proche de l'illisibilité, les nombreuses retouches montrent sa recherche de la perfection : certaines modifications du manuscrit peuvent même être ultérieures au texte publié.

Le lot 3, estimé $ 400K, est le carnet manuscrit daté 1837 contenant environ 20 poèmes dont plus de la moitié seront publiés l'année suivante sous le titre The Seraphim and other poems. Dans une forme de poème dramatique désirant imiter Eschyle, Elizabeth Barrett imagine l'observation de la Passion du Christ par les anges.

Le lot 4, estimé $ 40K, est une copie de poèmes anglais anciens assemblée vers 1840 pour suggérer des thèmes d'illustrations à un ami aquarelliste.

Le lot 5, estimé $ 200K, est la préparation en 1850 de la seconde traduction du Prométhée. Elizabeth considérait que son travail de 1833, trop littéral, ne reflétait pas l'élan poétique d'Eschyle.

Le lot 6, estimé $ 180K, est la préparation en 1860 d'un recueil de poèmes politiques intitulé Poems before Congress réclamant l'indépendance de l'Italie où Robert et Elizabeth vivaient depuis 1846.

Après avoir souffert pendant toute sa vie d'une maladie invalidante que la médecine ne parvint pas à identifier ni à soigner, Elizabeth mourut en 1861 dans les bras de son mari. Robert rapporta que son dernier mot dans un dernier sourire, ultime témoignage d'un grand esprit, fut "Beautiful".

Diego dans le Goût d'Alberto

Diego Giacometti était plus jeune qu'Alberto de treize mois. Décorateurs et sculpteurs, ils établissent leur atelier ensemble à Montparnasse. Les pièces d'ameublement qu'ils réalisent dans les années 1930 notamment pour Jean-Michel Frank plaisent par leur modernisme.

La guerre les sépare temporairement. A ce moment leur art prend des directions très différentes. Pendant qu'Alberto exprime l'existentialisme en s'appuyant sur le surréalisme, Diego ne quitte pas la décoration et le réalisme. Il répond aux envies des clients avec son style humoristique et gentil où des figures animales viennent se percher sur les entretoises ou se blottir dans les pieds des tables.

Vers 1978, douze ans après la mort d'Alberto, Diego conçoit et réalise pour un client une table en bronze en forme d'octogone régulier de 170 cm de largeur. Le plateau est porté par huit pieds devant lesquels l'artiste dispose dans le prolongement des entretoises des figures de personnages filiformes dans le goût d'Alberto.

Cette synthèse tardive de l'art des deux frères est rare et inattendue. La table a été vendue pour $ 3,8M incluant premium par Sotheby's le 15 novembre 2016 sur une estimation basse de $ 300K.

Dans les années 1970 Hubert de Givenchy est séduit par les créations simples et efficaces de Diego qui viendront peupler son manoir. La collection des oeuvres exécutées par Diego pour Givenchy est dispersée par Christie's à Paris le 6 mars.

Cet ensemble inclut trois exemplaires en bronze et bois de la table octogonale "aux caryatides et atlantes". Une table de 162 cm de diamètre réalisée vers 1980 est estimée € 600K, lot 16. Deux tables de 190 cm de diamètre ont été réalisées vers 1983. Chacune d'elles est estimée € 800K, lot 7 et lot 11.

4 févr. 2017

Le Grand Voyage de Quatre Dollars

Diplomate et voyageur, Edmund Roberts avait imaginé de revenir en Orient avec des cadeaux à la fois prestigieux et bon marché pour le roi de Siam et le sultan de Muscat. Le Secrétaire d'Etat accepte en novembre 1834 son idée de constituer pour chacun de ces puissants monarques un coffret contenant un exemplaire de chacune des pièces de monnaie en vigueur aux Etats-Unis incluant le dollar d'argent dont la production était suspendue depuis 1804.

En préparant l'exécution de l'ordre fédéral, l'US Mint s'aperçut que les dollars émis régulièrement en 1804 avaient utilisé les matrices de l'année précédente et portaient ainsi la date de 1803. Pour éviter d'entrer dans de longues palabres, l'usine décide de modifier d'anciennes matrices et de réaliser deux pièces datées 1804, qui sont frappées en décembre 1834. Elles auront au moins l'avantage d'être neuves.

Le Secrétaire d'Etat décide que Roberts continuera son voyage jusqu'à la Cochinchine et le Japon. Deux coffrets supplémentaires sont constitués en avril 1835 juste avant son départ. Une troisième frappe est effectuée avant 1837 certainement à l'usage des archives de l'US Mint : quatre de ces pièces ont survécu.

Les huit pièces listées ci-dessus constituent ce que les numismates désignent comme le dollar 1804 Class I. Elles sont un fleuron de la numismatique Américaine par la qualité de leur exécution destinée à une opération de prestige. L'usure de l'image de référence de la Liberté, conçue en 1795, n'est pas un défaut numismatique.

Le roi et le sultan ont bien reçu leur cadeau mais on ne sait pas ce que sont devenus les deux autres coffrets après la mort de Roberts à Macao en juin 1836. Il est probable qu'un membre de l'équipage s'en est emparé discrètement.

Les monarques n'ont bien sûr pas manipulé leurs cadeaux. Le spécimen Siam resté dans son coffret de présentation est gradé Proof-67 par PCGS. Le spécimen Muscat gradé Proof-68 par PCGS a été vendu pour $ 4,1M incluant premium par Bowers et Merena en août 1999. Il n'a pas été vendu lors de la quatrième vente Pogue le 24 mai 2016.

Pogue possédait un autre dollar 1804 Class I, gradé Proof-65 par PCGS. Il est estimé $ 3M dans la cinquième vente de sa collection, organisée à Baltimore le 31 mars par Stack's Bowers, lot 5045.

Cette pièce est apparue en Allemagne en 1884 sans historique identifié et a fait l'objet d'une contestation d'authenticité clos par une déclaration officielle en sa faveur émise par l'US Mint. De plus les nuances de sa patine et le parfait état de son revers laissent supposer que cette pièce a longtemps été conservée dans un coffret identique à ceux offerts aux deux souverains. Elle est donc très probablement une des deux dernières pièces du voyage de Roberts.

Un autre specimen gradé Proof-62 par PCGS a été vendu pour $ 3,9M incluant premium par Heritage le 9 août 2013.

Le Retour du Jenny

Le 14 mai 1918 le timbre de 24 cents illustrant l'aviation postale Américaine est disponible pour le public dans les bureaux de poste de New York, Philadelphie et Washington DC. A Washington le collectionneur William T. Robey achète pour $ 24 la feuille 8493 de cent timbres sur laquelle l'illustration bleue est imprimée à l'envers. Il n'y a pas d'autre exemplaire connu de cette erreur désormais désignée sous le nom d'Inverted Jenny.

Robey cherche aussitôt à vendre son trésor. Il est pressé, peut-être par crainte que d'autres exemples soient découverts. Il propose la feuille le 19 mai au marchand Eugene Klein à Philadelphie avec une option d'achat d'une journée. Le 20 mai Klein accepte le prix de $ 15 000 demandé par Robey dans une lettre dactylographiée qui est estimée $ 15K, lot 8 dans la vente organisée par Robert A. Siegel à New York le 28 février.

Le même jour, 20 mai 1918, avant même de recevoir la feuille, Klein conclut un accord avec son client le colonel Green pour un partage des timbres. Avant de dissocier la feuille, il sérialise les timbres par un numéro de 1 à 100 au verso qui permet d'identifier la position d'origine de chaque élément.

Les philatélistes suivent avec passion le sort varié de ces cent timbres. Jusqu'à l'an dernier, aucune information n'avait été trouvée sur deux d'entre eux, les positions 49 et 79.

# 79 a fait surface dans une collection privée. Il est à vendre le 15 février à Chicago par Leslie Hindman, lot 12. Voici le lien vers le communiqué de presse. Il est très bien centré comme d'autres pièces en bas à droite de la feuille d'origine mais des petits dommages occasionnés par un trombone et par le retrait d'une charnière sont annoncés au catalogue. Il est estimé au-delà de $ 200K.

Le 28 février, Siegel vend aussi la position 28, lot 9 annoncé avec un guide value de $ 450K. Ses couleurs sont fraîches et ses marges sont complètes mais son centrage est mal équilibré. Sa localisation était connue mais il n'avait pas été disponible sur le marché depuis 1950.


1 févr. 2017

Brown des Browns

Jim Brown fut l'arrière (fullback) des Cleveland Browns. Pesant 100 Kg pour 1,88 m, il était la terreur des défenseurs de l'équipe adverse. Balle en main, il battit tous les records de longueurs de rush. Sa moyenne de 104 rushing yards par partie, calculée sur toute sa carrière de 1957 à 1965 en National Football League, n'a jamais été dépassée.

Sa rookie card a été publiée par Topps en 1958. Jim Brown est en pleine course, démontrant son exceptionnelle puissance. Son maillot porte le numéro 32 qui sera retiré par son club quand il prendra sa retraite.

Curieusement, malgré un exploit remarquable de 237 yards courus en une seule partie en 1957, le texte au dos de la carte apparaît a posteriori trop sobre pour ce jeune joueur qui sera un des meilleurs de tous les temps. Topps, peut-être mal informé, lui attribue le prénom Jimmy, un diminutif dont l'utilisation n'est pas confirmée par sa page dans Wikipedia.

Cinq exemplaires de sa Topps 1958 sont gradés Mint 9 par PSA, le plus haut grade enregistré pour cette carte. L'une d'elles a été vendue pour $ 360K incluant premium par Heritage en novembre 2016. Une autre vient en vente par Heritage à Dallas avec un guide value de $ 300K, lot 80100. La vente a lieu le 25 février, prolongée jusqu'au lendemain par une phase d'extended bidding.

Le catalogue Heritage de l'an dernier désignait la Topps 1958 de Jimmy Brown comme la plus significative rookie card de football d'après guerre. PSA ne donne aucun exemple de vente aux enchères de la Topps 1965 rookie card Mint 9 de Joe Namath dont la  population est de quatre exemplaires.