12 mai 2017

Le Premier Niveau de la Reconstruction

Une exposition de peintures Russes d'avant-garde se tient à Petrograd (précédemment St. Petersbourg) en mars 1915 à l'initiative du très jeune Ivan Puni. Son but est de promouvoir une synthèse entre cubisme et futurisme. Le titre, Tramway V, est une allusion aux progrès de la locomotion mécanique qui symbolisent le nouveau siècle pour les Futuristes.

Malevitch participe à Tramway V mais il est déjà quelque peu rebelle. Il introduit ses propres oeuvres par un commentaire qui est déjà une profession de foi pour un art abstrait : "l'auteur ignore le contenu de ces tableaux".

Le succès de scandale de Tramway V répond aux attentes de ses organisateurs et une autre exposition sera effectuée avant la fin de l'année. Malevitch comprend que son heure est venue : il sera l'apôtre de l'art du sans-sujet.

Il commence par libérer les figures essentielles, invariablement sur un fond blanc, et atteint en mai l'expression suprême de ce nouveau langage artistique, le carré noir. Conscient de l'importance prometteuse de cette invention, il revient à des assemblages complexes exprimant les forces de l'univers par l'opposition de couleurs circonscrites dans des formes strictement géométriques. Pour éviter toute interprétation figurative il va jusqu'à bannir la ligne horizontale qui évoque l'horizon.

Dans l'exposition de décembre intitulée hermétiquement Zéro-Dix, Malevitch montre 39 oeuvres offrant différents degrés de reconstruction mais dominées physiquement dans l'accrochage par le Carré noir. La perte de signification permet à l'artiste de modifier la position des peintures. Il est un précurseur de l'installation moderne.

Le 16 mai à New York, Sotheby's vend une Composition de trois éléments, lot 32 estimé $ 12M. Cette huile sur toile 53 x 53 cm est une démonstration parfaite du premier niveau de la reconstruction suprématiste, au point qu'elle a incontestablement été réalisée pour la préparation de Zéro-Dix.

Elle est dominée par un triangle tronqué de couleur jaune foncé très saturé qui est la projection d'un rectangle sur la surface de la toile. Un groupe de deux petits rectangles masquant partiellement la forme jaune peut être perçu dans l'espace comme co-planaire avec son arête supérieure.

Quelques années plus tard, le constructivisme de Rodchenko est une suite au suprématisme de Malevitch auquel il ajoute le désir de créer des structures utiles pour l'architecture et le mobilier. Malevitch n'a pas besoin de suivre Rodchenko : indépendamment de Mondrian, il a été un des tout premiers artistes à offrir une vision de l'univers débarrassée de toute référence thématique.