1 janv. 2018

Pauvre Lucrèce

Après le quattrocento, la femme est un thème majeur de l'art, progressivement dégagé de la stricte interprétation chrétienne. Dürer oppose Eve et Lucrèce. Dans son diptyque d'Adam et Eve peint en 1507, la pécheresse est gentille, confiante dans sa pomme et son serpent. Dans le dessin du même artiste daté 1508, Lucrèce exprime la souffrance après avoir enfoncé le poignard. Les deux femmes sont nues, debout dans une attitude similaire.

Non loin de Nuremberg, Lucas Cranach est forcément influencé par Dürer avec qui il est en compétition pour les commandes. Il est installé depuis 1504 à la cour de Saxe, à Wittenberg.

La vision de Lucrèce par Cranach suit celle de Dürer en ce sens que l'artiste est intéressé par le suicide et pas par le viol. Avec une qualité de portrait qui égale l'art de Dürer, Cranach imagine le tout début de l'action mortelle, quand la vertu exemplaire n'a pas été annihilée par la douleur physique.

Lucrèce n'est pas Eve. Dans le récit de Tite-Live, elle est une victime totalement innocente qui réagit par un acte admirable. La Lucrèce de Tite-Live ouvre la voie à la République qui annihile la tyrannie. La Lucrèce de Cranach ouvre la voie à la réforme des moeurs par Luther.

Les deux premières représentations du suicide de Lucrèce par Cranach sont des huiles sur bois de même format et de composition similaire, 60 x 49 cm et 60 x 47 cm, et montrant le même modèle. Elle est bien en chair pour être désirable par le fils du roi, avec des vêtements et des bijoux somptueux qui démontrent bien que son affiliation aristocratique n'a pas permis d'éviter le drame.

La plus ancienne peinture a un terminus ante quem à 1511 lié à une préparation parquetée de son support, une technique éphémère qui n'était plus proposée après cette date. Le regard est droit mais résigné. La pointe de la lame atteint la peau juste à la limite du manteau comme si la femme voulait encore cacher son acte. Elle a été vendue pour $ 5,1M incluant premium par Sotheby's le 26 janvier 2012.

La seconde peinture ouvre de subtils changements d'attitude plus conformes à la finalité héroïque du thème. La main qui tient le poignard est ferme. La pointe de la lame sous les seins dénudés est devenue le point fort de la composition. L'expression du visage est déterminée. Son terminus ante quem est 1514 grâce à une copie d'atelier qui a été datée. Elle est estimée $ 2M à vendre par Sotheby's à New York le 1er février, lot 10.

Comparées à ces deux peintures d'une psychologie intense qui suit Dürer et anticipe Titien, les très nombreuses Lucrèce peintes ultérieurement par Cranach sont des oeuvres commerciales où la pauvre héroïne Romaine ressemble de plus en plus à ses Venus.