20 oct. 2019

Cinq Sonneries sur le Poignet

En 2014, pour célébrer le 175ème anniversaire de la marque, Patek Philippe sort sa première montre-bracelet Grandmaster Chime sous la référence 5175 éditée à sept exemplaires. Ses 20 fonctions ont nécessité 1366 composants pour le mouvement et 215 composants pour le boîtier, surpassant la 6200 Sky Moon Tourbillon. Elle est l'aboutissement de 60 000 heures de développement sur sept ans.

La 5175 est une montre de 48 mm de diamètre et 16 mm de hauteur avec 11 poussoirs et boutons. Son mécanisme central active en parallèle la lecture visuelle sur deux cadrans incluant le calendrier perpétuel, les carillons des heures, quarts, minutes et jour, et l'alarme acoustique réglable à l'avance pour le quart d'heure. La durée de marche de cette montre à remontage mécanique est de 72 heures en mode silencieux et de 30 heures en mode grande sonnerie.

Deux de ces applications sont sans précédent : l'insertion d'une alarme dans une montre-bracelet, et l'indication sonore du jour dans le mois en deux chiffres couvrant 1 à 31 par la dizaine et unité. La montre sonne également à la demande l'heure courante et la minute. Une sécurité empêche l'utilisateur d'actionner deux mécanismes en même temps s'ils sont incompatibles.

La référence 6300G en or gris lancée en 2016 est similaire à la 5175 sauf que les références à la célébration ont été ôtées.

La vente de charité Only Watch est organisée tous les deux ans depuis 2005 au bénéfice de la recherche sur la dystrophie musculaire de Duchenne. L'édition 2019 est organisée par Christie's à Genève le 9 novembre.

Selon les règles applicables à cette opération, chaque fabricant offre une montre pour laquelle il garantit qu'elle est et restera unique. Patek Philippe fournit cette année le seul exemplaire de Grandmaster Chime en acier inoxydable, référence 6300A-010, lot 28 estimé CHF 2,5M. L'utilisation de l'acier améliore la sonorité. Elle est inscrite "The Only One" sur un des cadrans.

Le lot inclut une visite privée d'une journée des ateliers et du musée pour deux personnes et un déjeuner avec Thierry Stern, le président de Patek Philippe.

18 oct. 2019

Un Manuscrit Timouride

Le 25 octobre à Londres, Christie's vend un manuscrit d'un long poème Persan, lot 80 estimé £ 1M. Le texte en script Timouride réparti sur quatre colonnes par page couvre 48 folios 30 x 19 cm en recto verso. Quatre peintures en pleine page sont insérées. La couverture est illustrée d'une scène de chasse en peinture laquée.

Le poème est le Jam-i Jam, signifiant la coupe de Jamshid en référence au mythique roi Perse de ce nom. Il a été composé en 733 AH par Awhad al-Din Isfahani pour un Sultan Ilkhanide. Le scribe a indiqué son nom et daté 863 AH correspondant à 1459 CE, sous la dynastie Timouride.

Les quatre illustrations montrent des scènes animées, peintes en couleurs vives avec un dessin d'une jolie netteté. Elles ont probablement été peintes par un seul artiste. L'une d'elles est signée Bihzad.

Kemal al-Din Bihzad, né à Herat entre 844 et 854 AH, est célèbre pour avoir renouvelé la miniature Persane à la fin de l'époque Timouride. Considérant que les illustrations peuvent être ultérieures au manuscrit, cette attribution est tout à fait plausible. Un colophon du XVIIème siècle CE atteste de leur insertion dans ce volume.

La reliure est un peu plus tardive, de l'époque des Safavides qui ont succédé aux Timourides en 912 AH.

Dissolution du Drapeau

Dans les années 1950 Jasper Johns choisit quelques modèles d'images dont la signification est évidente pour le grand public. Il est avec Rauschenberg un des pionniers du Pop art. Avec ces figures dénuées de toute émotion, Johns varie les techniques, les matériaux, les couleurs. Les messages inscrits sur les couches profondes sont cachés, réduits au mieux à une irisation localisée.

En 1957 à West Islip NY, Tatyana Grosman crée la Universal Limited Art Editions (ULAE), exploitant son propre savoir faire dans toutes les techniques de gravures : aquatinte, eau forte, lithographie, offset, photolithographie, sérigraphie, xylographie.

La créativité inédite de Johns intéresse Grosman. En 1960 elle invite Johns à tester la lithographie. L'artiste comprend que cette technique lui permettra de créer des multiples avec la même complexité de structures que ses peintures.

Dans cette première année, ULAE édite sur des papiers variés les ré-interprétations monochromes par Johns de ses thèmes favoris : trois versions de Flag successivement en noir, blanc et gris, Target, 0 through 9, ainsi que deux variantes de Coat Hanger. Flag I et III sont édités sur papier d'Arches 56 x 76 cm et Flag II sur papier Kraft 61 x 81 cm.

Le 24 octobre à New York, Sotheby's vend quatre feuilles qui démontrent comment Johns a anéanti les éléments visibles du drapeau. Les trois premières sont des essais uniques, la quatrième est un exemplaire de Flag III. Cet ensemble est estimé $ 1,8M, lot 16. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

Les trois prototypes uniques ont été respectivement imprimés sur Kraft, papier vergé et vélin. Les essais de Flag II et III sont imprimés en blanc sur blanc. Le Flag I expérimental laisse encore apparaître une mémoire des treize bandes du drapeau Américain malgré cette impression strictement monochrome d'une texture régulière. Pour les autres, le drapeau est réduit à une étape effacée du processus artistique.

17 oct. 2019

Germain Père et Fils

Thomas Germain, nommé officiellement Orfèvre et sculpteur du roi aux Galeries du Louvre, est le plus grand maître de l'argenterie rococo. Jusqu'à sa mort en 1748, il réalise toutes les pièces de prestige de Louis XV. A partir de 1723 il est également le fournisseur direct des cours royales et princières incluant le Portugal, le Brésil, l'Espagne, les Deux-Siciles. En 1742 il est chargé par le gouvernement français de préparer les somptueuses pièces d'argenterie qui seront offertes au Sultan de Constantinople.

Les grandes pièces d'argenterie française sont aujourd'hui extrêmement rares à cause des fontes de la Guerre de Sept Ans et de la Révolution. Le 13 novembre 1996, Sotheby's a vendu pour $ 10,3M incluant premium une terrine pesant plus de 13 Kg fabriquée par Thomas Germain vers 1733 pour le service princier Penthièvre-Orléans. Le couvercle est à lui seul une oeuvre d'art imitant les peintures de natures mortes de préparation d'un repas.

Une terrine à potée plus précisément décrite comme un pot à oille a également survécu. Poinçonnée dans la période 1740-1742, elle est accompagnée de son couvercle et de son plateau d'origine. François-Thomas Germain, fils de l'artiste, travaillait selon les modèles de son père et avait maintenu sa clientèle internationale. Il a racheté cette pièce avant 1764 pour la vendre à Melo e Castro, négociateur portugais pendant la guerre de Sept Ans. Le blason de cette famille a été ajouté pour cette opération.

Cet ensemble pesant plus de 10 Kg pour une hauteur de 30 cm hors tout est estimé $ 2M à vendre par Sotheby's à New York le 25 octobre, lot 690.


Le Son des Minutes

La répétition des heures et des quarts est une complication courante dans les montres de poche. Plus difficile, la  répétition des minutes est testée par Patek Philippe à la fin du XIXème siècle. Le specimen Palmer assemblé en 1898, considéré comme la toute première montre de poche Patek Philippe à grande complication, incluait déjà cette fonction. L'incorporation dans une montre-bracelet n'est pas étudiée avant 1906.

Pendant trois décennies à partir de 1922, Henry Graves Jr achète 39 montres spéciales à Patek Philippe. En 1928 il vient en personne à Genève pour approuver le plan de la montre à 25 complications qui lui sera livrée en 1933.

Pendant ce voyage, Graves achète une montre-bracelet incorporant un mouvement de 1895, qui apparaît aujourd'hui comme le plus ancien exemple de répétition des minutes par Patek Philippe. Le boîtier de 40 mm de long de forme tonneau construit en 1927 est spécialement adapté pour incorporer ce très ancien mécanisme et optimiser l'effet sonore de la répétition. Le blason de Graves est désormais incisé sur cette montre en or jaune.

Cette montre fait surface pour la première fois en 2012 dans la succession du petit-fils de Graves. Elle est vendue par Sotheby's pour $ 3M le 14 juin 2012 sur une estimation basse de $ 600K. Elle est estimée CHF 3M à vendre par Christie's à Genève le 11 novembre, lot 154.

16 oct. 2019

Jane aux Enfers

En 1857 Rossetti est fiancé à Lizzie. Cela ne l'empêche pas de regarder les filles. Il est ébloui par la beauté de Jane, une grande brune aux traits fins et à la peau claire âgée d'à peine 18 ans. Entrée dans le cercle Pré-Raphaélite, Jane épouse William Morris.

Jane n'est pas heureuse avec William mais ce mari n'est pas jaloux. A partir de 1871 Morris et Rossetti louent ensemble une résidence dans la campagne anglaise. Morris est souvent en voyage, laissant sa femme et leurs deux petites filles seules avec Rossetti.

Rossetti est artiste mais il est aussi un poète nostalgique. Il peint Jane en Pandora en 1871, sur le thème de la beauté qui n'empêche pas le déclenchement de la malédiction par une action maladroite. C'est probablement William qui suggère à Rossetti d'interpréter Jane en Proserpine.

Cette période dure environ trois ans. Inquiète à juste titre pour la santé mentale de Rossetti, Jane prend ses distances avec son admirateur. Rossetti continue sa quête de l'expression du malheur. La Proserpine de Rossetti est saisie au moment même où elle réalise avec effarement qu'elle vient de croquer dans le fruit défendu, une grenade qu'elle tient encore dans ses doigts.

La réalisation des peintures se passe mal. Plusieurs huiles sur toile sont endommagées, accroissant l'attachement obsessionnel de l'artiste à ce thème. La septième version, 125 x 61 cm, est enfin achevée en 1874. Elle est conservée à la Tate Britain.

Rossetti recommence plus tard sans modification majeure de la composition mais en variant la technique. Le 28 octobre à New York, Christie's vend une aquarelle et gouache 78 x 38 cm sur papier réalisée en 1878, lot 208 estimé $ 3M. Aucune autre Proserpine de Rossetti n'a été peinte avec cette technique. Les couleurs fortes anticipent les oeuvres sur papier par Burne-Jones.

Le 19 novembre 2013 une Proserpine 120 x 56 cm réalisée avec des craies de couleurs en 1880 a été vendue pour £ 3,3M incluant premium par Sotheby's sur une estimation basse de £ 1,2M. L'artiste revient à l'huile sur toile en 1882 avec la version finale terminée quelques semaines avant sa mort.

Le Bar Ovin

Le rhinocrétaire, oeuvre séminale de François-Xavier Lalanne, offrait dès sa conception une gamme de fonctionnalités : bureau, bar, casier à bouteilles, coffre fort.

Le bar est un élément important tout au long de son oeuvre. Son premier client majeur, Yves Saint-Laurent, fait faire sur mesure un bar non zoomorphe. Il a été vendu pour € 2,75M incluant premium par Christie's dans la succession du couturier en février 2009. Un bar en plateau tenu par deux autruches utilisant une nouvelle technique de porcelaine de Sèvres a été vendu pour € 6,2M incluant premium par Sotheby's le 21 novembre 2017.

L'oeuvre la plus reconnaissable par le grand public reste cependant la banquette en forme de mouton. Un troupeau de 24 sièges quadrupèdes a été vendu pour $ 5,7M incluant premium par Christie's le 14 novembre 2012.

Conçu en 1993, le Grand Mouflon de Pauline est une synthèse de ces deux tendances. En 2006 l'édition originale est un bureau 132 x 122 x 47 cm réalisé en huit exemplaires plus quatre épreuves d'artiste. L'un d'eux a été vendu pour £ 1,45M incluant premium par Christie's le 6 mars 2018 sur une estimation basse de £ 400K.

La version de 2007, réalisée en bronze doré dans les mêmes quantités que l'édition originale, offre un raffinement : deux portes coulissantes ouvrant sur un bar cabinet. Un de ces moutons, 128 x 117 x 43 cm, a été vendu pour $ 1,93M incluant premium par Christie's le 4 juin 2019 sur une estimation basse de $ 1M.

Un Grand Mouflon de Pauline provenant directement de la succession des Lalanne sera vendu par Sotheby's à Paris le 23 octobre, lot 38 estimé € 600K. Ce meuble 130 x 120 x 54 cm provient de l'édition de 2008 en huit exemplaires, qui apportait un excédent de profondeur du bar par rapport à l'édition de 2007. François-Xavier Lalanne est mort en décembre 2008.

15 oct. 2019

Rhino et Chou

Pierre Restany promeut sous le nom de Nouveaux Réalistes un art nouveau qui s'approprie l'objet industriel. En 1964 la Galerie J consacre une exposition à deux sculpteurs, François-Xavier Lalanne et Claude, sa compagne et future épouse.

Leurs conceptions et leurs lignes de produits sont complémentaires. François-Xavier maintient la fonctionnalité de ses meubles même quand ils sont zoomorphes. Claude crée des objets décoratifs pour le salon ou le jardin avec une imagination illimitée. Ils signeront leurs oeuvres conjointement à partir de 1966 : Les Lalanne.

Dans cette exposition séminale, les deux pièces phare sont le Rhinocrétaire de François-Xavier et le Choupatte de Claude. Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent sont enthousiasmés par le Rhinocrétaire.

Pendant toute leur très longue carrière, les Lalanne accumulent de nouveaux sujets sans interrompre les anciens thèmes. Le 23 et 24 octobre à Paris, Sotheby's disperse les oeuvres qu'ils avaient conservées dans leur maison et leur atelier près de Fontainebleau.

Le lot 13 estimé € 700K est un Rhinocrétaire de 2,55 m de long en métal soudé. L'ouverture d'un flanc de la bête déplie le bureau. Cette pièce unique réalisée en 1991 a certainement été assemblée pour l'usage personnel de l'artiste. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par Sotheby's dans le tweet.

Le lot 33 estimé € 150K est un Choupatte (Très Grand) 117 x 135 cm d'une édition de 8 réalisée en 2012 en bronze patiné. Une pièce unique de seulement 37 cm datée 1988 a été vendue pour € 610K incluant premium par Sotheby's le 28 mai 2019 sur une estimation basse de € 70K.


14 oct. 2019

Exotisme de Salon

A la fin des années 1870, Rudolf Ernst et Ludwig Deutsch quittent Vienne pour faire carrière à Paris. Ils se spécialisent dans la peinture orientaliste, caractérisée à la fois par un réalisme photographique et une technique picturale de très grande précision. Ernst sera surtout inspiré par le Maroc et la Turquie et Deutsch par l'Egypte.

Deutsch peint des types de personnages pittoresques, basés sur les photos de ses voyages. Il utilise l'huile sur panneau poli pour ses compositions les plus minutieuses.

Le 22 octobre à Londres, Sotheby's vend un panneau 70 x 100 cm peint par Ludwig Deutsch, lot 15 estimé £ 1,5M.

Un dignitaire âgé se dirige vers les marches d'un palais aux murs très luxueusement ornés. Il porte un rouleau fermé qui définit son tribut à un seigneur non visible. Il est suivi à distance par un noble, un soldat, et un esclave portant une grande boîte qui ne peut contenir que des offrandes.

D'autres personnages complètent cette scène inhabituellement complexe pour cet artiste. Un immense soldat Nubien très lourdement armé bloque l'entrée du palais. L'effet dramatique est obtenu par l'incertitude sur l'accueil qui sera fait à la délégation. Sans lien avec l'action, le groupe formé par un marchand des rues et ses clients augmente cet exotisme factice.

Un panneau 62 x 80 cm similaire dans les moindres détails a été vendu par Sotheby's pour £ 2,15M incluant premium le 23 avril 2013 sur une estimation basse de £ 500K. Cette peinture est datée 1897. Il apparaît probable que cet exemplaire a été réalisé par Deutsch pour le Salon de Paris avant de peindre pour un client la copie autographe de la prochaine vente. Curieusement, ces deux oeuvres ne semblent pas être identifiées par des titres en français.

13 oct. 2019

Les Carillons des Qing

La musique Chinoise basée sur une gamme à douze tons a été codifiée à l'époque de Confucius. Le timbre dépend de la matière de l'instrument. Les cloches de bronze ou bianzhong constituent des carillons. Elles sont suspendues à des portiques et frappées avec des maillets. Dans un carillon toutes les cloches ont la même hauteur et c'est l'épaisseur du métal qui génère la variété des tons.

La musique est l'art suprême qui offre une interprétation parfaite de tous les éléments de la nature incluant le yin et le yang. Les bianzhong impériaux sont datés, tout comme les guqin.

A l'époque des Qing, un carillon impérial est composé de seize cloches incluant quatre tons répétés dans les haut et bas octaves. Les cloches en bronze doré sont décorées de dragons en haut relief.

Le 27 mai 2009, Christie's a vendu pour HK$ 45,5M incluant premium une paire de cloches de 30 cm de haut donnant la 4ème et la 11ème note, datés Kangxi wushisi nian shi correspondant à 1715 CE.

Le 16 décembre à Paris (Hôtel Drouot), Tessier et Sarrou vendent une cloche de 21 cm de haut datée Kangxi bing shen nian zhi correspondant à 1716 CE. Elle est réglée pour le huang zhong qui est le ton de base de la gamme. Les dragons sont impériaux, avec cinq griffes par patte.

Une cloche de 27,3 cm de haut qui avait appartenu à William Randolph Hearst a été vendue pour $ 1,2M incluant premium par Sotheby's le 15 septembre 2015, lot 160. Elle fournit la 10ème note qui opère dans les bas octaves et est très lourde, près de 15 kg. Elle est datée de la 8ème année de Qianlong correspondant à 1743 CE. Je l'avais discutée avant cette vente dans cette chronique. Elle est estimée £ 800K à vendre par Christie's à Londres le 5 novembre, lot 85.

Provenant d'un autre carillon de la même année, un bianzhong de 21 cm de haut donnant la 6ème note a été vendu pour HK$ 33M incluant premium par Christie's le 27 mai 2008. La 10ème cloche de ce carillon a été vendue pour HK$ 17,4M incluant premium par Christie's le 3 juin 2015.

Les tweets ci-dessous illustrent la vente de Sotheby's en 2015 et la prochaine vente à Drouot.