19 juin 2016

Freud dans l'Ombre de Nefertiti

Lorsqu'il atteint l'âge de 70 ans, Lucian Freud est pris d'une frénésie de créativité.

Le 30 juin à Londres, Christie's vend au lot 26 une oeuvre significative de cette période. Cette huile sur toile 168 x 147 cm peinte en 1992 montre sa fille naturelle Ib et son mari couchés sur un lit. Ib est enceinte de son troisième enfant et dort avec un sourire béat. Pat la protège tendrement. Le communiqué de presse du 28 avril annonce une estimation aux alentours de £ 18M.

J'ai trop évoqué dans cette chronique les efforts intellectuels de Lucian pour faire patienter ses modèles. Maintenant, Ib dort. Le vrai moteur de la créativité de Lucian n'est pas l'empathie, même avec ses enfants naturels qu'il était si heureux d'avoir retrouvés après avoir délaissé leur enfance.

Lucian a en fait une idée obsessive de la perfection, qui va jusqu'à ignorer la pluralité de l'art. Dans la vidéo réalisée par Christie's avant la vente de Benefits Supervisor resting, on voit l'artiste déjà très âgé qui déclare avec une conviction intense : "I want each picture I am working on to be the only picture that everyone has ever done".

Pendant toute sa longue carrière, il a aussi maintenu son credo selon lequel il est par-dessus tout intéressé par la présence physique, réduisant l'être humain à l'animalité de son corps. Lucian n'est pas Sigmund. Il existe cependant un lien entre son obsession et la personnalité inoubliable de son grand-père.

Lucian peint des corps, nus ou non. C'est pourtant une nature morte au livre peinte en 1991-1992 qui donne la clé du cheminement de son inspiration. Le livre est une histoire d'Egypte ouverte sur deux photos de figures d'El Amarna. Sigmund Freud était un grand amateur d'antiquités qui soutenaient sa vision sur la continuité de la psychologie humaine et l'art Amarnien est un très rare moment dans l'histoire de l'art d'une recherche du réalisme absolu avec la technique de la statue peinte.

Lucian n'est pas sculpteur mais son impasto devient extrêmement épais, rapprochant l'art et la vie par la disponibilité de tous les pigments de couleurs. L'aboutissement de cette démarche, en 1993, est l'étude de son propre corps nu montré dans son occupation de peintre. Le chef d'oeuvre de Lucian Freud n'est en fait rien d'autre que lui-même, fossilisé pour l'éternité dans son propre impasto.

Il avait tort. L'art continuera d'évoluer malgré sa volonté de le figer. On oubliera un jour Lucian Freud. On n'oubliera jamais le buste de Nefertiti, éternel chef d'oeuvre de l'art Amarnien.