31 mars 2019

Equipes Rivales à Brooklyn

Les règles du baseball sont standardisées en 1857 par la National Association of Base Ball Players. Cette toute première ligue n'a pas alors une envergure nationale : pendant la première saison, Brooklyn est représenté par 9 équipes, New York par 6 équipes et l'actuel Bronx par une équipe, pour un total de 16. Il faut encore attendre avant que la facilitation des transports permette d'intégrer Philadelphie et Chicago.

Après deux saisons plutôt expérimentales, le premier champion selon les nouvelles règles est l'Atlantic Base Ball Club of Brooklyn. Dès l'année suivante les choses se compliquent. Les meilleurs joueurs commencent à confondre salaire et compensation. Les Atlantics dominés par l'Excelsior Base Ball Club of Brooklyn sont déclarés champions pour éviter une émeute des parieurs déçus.

Une photo éditée à Brooklyn en format carte-de-visite sur carton 6 x 10 cm montre un groupe de neuf Atlantics sur trois rangs portant leur uniforme de baseball, assistés par deux personnages en habit de ville qui sont certainement les dirigeants du club. Un des joueurs assis a une batte sur les genoux. Cette photo est connue en trois exemplaires.

Un des trois exemplaires a été authentifié par SGC sans être gradé, à cause d'arrachements de la photo associés à un mauvais état du carton. Elle avait été conservée par le frère d'un des joueurs et portait au verso une coupure de journal listant les neuf joueurs titulaires et les cinq suppléants de la saison 1859. Elle a été vendue pour $ 180K incluant premium par Heritage le 30 juillet 2015.

Un autre exemplaire en bien meilleur état de contraste et de propreté est gradé VG3 par SGC. Il est estimé $ 150K à vendre par Heritage le 18 avril en ligne depuis Dallas, lot 51001.

La page Excelsior of Brooklyn de Wikipedia est illustrée par une photo des neuf joueurs de cette équipe. Le document d'origine lié par Wikipedia les identifie par leur position, debout de gauche à droite. Le groupe inclut le champion Jim Creighton qui a joint les Excelsiors en 1860. Le format de la photo n'est pas publié à cet endroit.

Les photos de ces équipes ont été prises dans un environnement qui semble identique : un studio dont le mur nu est interrompu une seule fois par une ligne verticale, avec un tapis aux motifs similaires. Il apparaît comme probable qu'elles ont été toutes deux réalisées en 1860 à l'époque du match dont la décision contestable a été évoquée ci-dessus.

La Pierre Rose du Wyoming

En 1871 Thomas Moran rejoint l'expédition Hayden qui explore Yellowstone. Influencé par les couleurs dans l'art de Turner, il est séduit par Castle Rock, un spectaculaire pic qui domine la vallée de la Green River dans le Wyoming.

Pendant quatre décennies, l'artiste déambule dans le Wyoming, le Montana et l'Arizona à la recherche des paysages extrêmes. Ses peintures avec les subtils tons roses, jaunes, oranges, lavande et vermillon de la falaise dans la belle lumière du matin le rendent célèbre tout en attirant les touristes vers le parc national de Yellowstone, créé en 1872.

Pendant toute cette période il idéalise aussi avec de nombreuses variantes son Castle Rock, apportant une majesté supplémentaire à la montagne en réduisant sa largeur. Peinte en 1878, une huile sur toile 64 x 122 cm aux couleurs intenses a été vendue pour $ 17,7M incluant premium par Christie's le 21 mai 2008.

Une autre variante est moins aride, avec quelques arbres sur les deux rives. Dans cette ambiance paisible et légèrement brumeuse, Moran a ajouté une animation rare dans son oeuvre : une caravane d'Indiens à cheval traverse la rivière par un gué.

Cette huile sur toile 51 x 76 cm peinte en 1907 a été vendue pour $ 3,6M hors frais en mars 2016 dans la vente annuelle organisée par The Russell à Great Falls au profit du C.M. Russell Museum. Elle est estimée $ 3,5M à vendre à Scottsdale AZ le 6 avril par Scottsdale Art Auction, lot 229 ici lié sur la plate-forme d'enchères iCollector.

28 mars 2019

Le Vase sans Fond

L'empereur Yongle intensifie considérablement le commerce de la Chine avec le Moyen Orient. Dans le même temps Jingdezhen devient le centre principal de production de porcelaines impériales. Jingdezhen utilise essentiellement pour la décoration le bleu de cobalt importé du Moyen Orient.

Des objets sont échangés. Les potiers de Jingdezhen ajoutent à leur savoir faire la création de formes et de styles précédemment inconnus en Chine. Depuis les Song, la porcelaine est utilisée à la cour impériale pour des récipients, des plats ou des vases à fleurs. Les objets inutilisables sont d'une très grande rareté.

Les Mamelouks utilisaient des supports de plateau en laiton, construits en deux troncs de cône en opposition autour d'une cavité cylindrique. Un renflement horizontal à mi hauteur permet de mieux tenir cette pièce en mains. Le large plan de pose est identique aux deux bouts du cylindre.

Cette forme apparentée aux supports laqués pour les bols à thé est cependant trop haute et trop mince. Sa reproduction en céramique ne sert à rien parce qu'elle ne peut pas offrir la stabilité des lourdes pièces Mamelouk en métal.

Trois siècles plus tard, l'empereur Qianlong examine un support en porcelaine. La qualité d'exécution et la très fine décoration imitant les motifs et le script Arabiques indiquent que cette pièce a été produite au début de la période Ming.

Un support de 17 cm de haut presque identique à la pièce de la collection impériale est estimé HK$ 20M à vendre par Sotheby's à Hong Kong le 3 avril, lot 102. Cette pièce est supposée d'époque Yongle, quand la marque impériale était encore souvent omise. Des fragments similaires ont été retrouvés dans les strates Yongle et Xuande des décombres de Jingdezhen.

Le long poème d'inspection écrit par Qianlong est traduit dans le catalogue de Sotheby's.

Le plus érudit des empereurs s'étonne de l'inutilité de cette pièce, à tel point qu'il lui consacre un poème malgré l'absence de marque impériale. Il l'attribue raisonnablement à la période Xuande et fait inscrire ce nom sur le support en zitan qu'il fait réaliser.

Le Fils du Ciel est détenteur de la continuité des dynasties Chinoises. Il ne se permet pas d'émettre une critique à l'encontre de son prédécesseur Ming qui a laissé faire ce vase incongru qui ne tient pas l'eau. Il retrouve opportunément une fable antique dans laquelle la fuite de l'eau d'un gobelet sans fond est comparée à la perte d'une bonne parole.

27 mars 2019

Dans le Goût de Huang Gongwang

L'histoire de l'art Chinois doit être perçue comme une continuité. Le suprême raffinement pour un peintre classique est de reconstituer les sentiments d'un ancien maître. Les commentaires inscrits sur les colophons au fil des siècles apportent les observations les plus pertinentes pour l'interprétation de l'oeuvre. Le paysage est un thème propice mais son identification géographique est sans importance.

Le 1er avril à Hong Kong, Sotheby's vend un paysage peint sur papier à l'encre et lavis d'eau sans couleurs par Qian Weicheng, rouleau à main 33 x 520 cm daté dinghai correspondant à 1767 CE, lot 2600 estimé HK$ 12M. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

Pour un paysage d'automne à l'encre et couleurs conservée dans la collection du National Palace Museum à Taipei, Qian annonçait qu'il avait fortuitement imité Huang Gongwang.

Depuis la fin de la dynastie Ming, Huang est considéré comme l'un des quatre grands maîtres de la fin des Yuan. Il savait exprimer la variété luxuriante de la nature par une multitude de détails tout en conservant la cohérence de l'ensemble. Quelques maisons dispersées apportent le seul témoignage de l'existence humaine.

Sur le rouleau qui vient en ventes, l'influence combinée des quatre anciens maîtres est un tour de force. Huang apporte l'inspiration prépondérante mais l'inimitable quiétude de Ni Zan, le dessin réaliste de Wu Zhen et les textures en traits denses de Wang Meng sont clairement perceptibles par endroits.

Les quatre maîtres étaient rejetés par la société officielle dans l'ambiance trouble de la fin de la dynastie Yuan. Ils n'étaient pas des artistes professionnels. Huang était un devin itinérant, Wu était astrologue, Ni vivait comme un ermite sur sa maison flottante et Wang est mort en prison sous une accusation de conspiration.

Qian était un grand mandarin. Sa sensibilité à l'art des quatre rebelles de la période Yuan témoigne de l'extrême acuité de son appréciation artistique. Son art suscitait les louanges de Qianlong. Un rouleau 34 x 460 cm en encre et couleur regroupant dix paysages de montagnes, commenté sur chaque vue par l'empereur, a été vendu pour HK$ 147M incluant premium par Sotheby's le 3 avril 2018.

26 mars 2019

Les Joueurs de Balle

Cracker Jack publie en 1914 une série de 144 cartes de baseball. Le format 5,7 x 7,6 cm est confortable comparé par exemple avec le format 3,7 x 6,7 cm de la série T 206 du tabac. L'image sur fond rouge vif est plaisante, démontrant un geste essentiel de l'action selon la spécialité du joueur, par exemple lanceur ou batteur.

Chaque personnage est un Ball Player ou un Manager. Le recto indique le nom du joueur souvent sans son prénom, la ville de son club et la ligue, American, National ou Federal. Le dos inclut une très courte biographie et indique comment ces cartes sont distribuées.

Dans cette première année les cartes sont insérées gratuitement dans les boîtes de popcorn de la marque, une par paquet. Elles sont très rares en excellent état : beaucoup d'entre elles ont été souillées soit par un emballage sans soin soit par contact avec la sucrerie.

La série Cracker Jack de 1915 apporte plusieurs améliorations incluant une plus grande épaisseur. Le nombre de sujets est porté à 176, avec très peu de modifications dans les 144 numéros d'origine. Une exception notable est le numéro 88 pour lequel une image banale du lanceur Christy Mathewson est remplacée par un beau portrait.

La distribution par cadeau dans les boîtes de popcorn est inchangée, mais les collectionneurs peuvent acquérir la série complète ou commander un album en échangeant des coupons. Le dos désormais tête bêche par rapport à l'image permet d'identifier très facilement les cartes publiées en 1915.

Les grands champions sont Joe Jackson et (Ty) Cobb, chacun brandissant sa batte. Le regard de Cobb traduit remarquablement sa réputation de personnage inamical et même bagarreur.

PSA a certifié Mint 9 deux cartes 1915 de Jackson et trois cartes 1915 de Cobb, sans historique d'enchères pour ces Jackson. Une Cobb a été vendue pour $ 430K incluant premium par Heritage le 29 juin 2017. Une autre Cobb également gradée Mint 9 par PSA est estimée $ 400K à vendre par Heritage en ligne depuis Dallas le 18 avril, lot 51270. Aucune Cobb ou Jackson de l'année précédente n'a été gradée Mint.

25 mars 2019

Les Fantômes du Fjord

En 1894 à Berlin, Edvard Munch est tenté par l'édition de ses oeuvres. Le plus significatif parmi ces premiers essais reprend le thème des deux personnages solitaires, préparé à la pointe sèche.

L'année suivante il est très prolifique avec entre autres les lithographies originales du Cri, de Madonna et de Vampire. Le public Norvégien ne suit pas. Heureux que Le Cri ait été publié par La Revue Blanche, Munch vient tenter sa chance à Paris où il arrive en février 1896.

Travaillant désormais avec Clot, Munch perfectionne son approche de la lithographie en couleurs. Angst (anxiété) est inspiré d'une huile sur toile du même titre peinte en 1894 sur le thème de la procession funèbre.

Regardant tous dans la direction de l'observateur tout en s'ignorant les uns les autres, ces personnages endeuillés ont de petits yeux hallucinés. Ils tournent le dos au fjord. Le ciel tourmenté qui occupe toute la moitié haute de l'image fait de cette oeuvre un pendant au Cri. L'artiste ne s'y trompera pas : décrivant bien plus tard la phase préparatoire de sa Frise de vie, il met en avant ces deux oeuvres ainsi que Madonna et Vampire.

Après une première version, Vollard choisit Angst parmi les neuf oeuvres à publier dans son ambitieux album de lithographies en couleurs intitulé Les Peintres-graveurs. Ce second et dernier état de Angst est imprimé en 1896 par Clot en 100 exemplaires 41 x 39 cm sur feuilles de vélin 57 x 43 cm. Cette lithographie est bicolore, un noir lugubre pour toute la partie figurative et un angoissant rouge sang pour les lignes sinueuses qui emplissent le ciel.

Les deux plus hauts résultats pour cette image ont été enregistrés par Sotheby's : $ 900K incluant premium le 1er mai 2008 et $ 830K incluant premium le 27 octobre 2016. Un exemplaire à pleines marges est estimé $ 600K à vendre par Christie's à New York le 18 avril, lot 151.

Le Dragoon Immaculé

Les collectionneurs d'armes à feu aiment les armes anciennes dans leur configuration d'origine, en condition immaculée, avec une gravure superbe et une provenance impeccable. Le Colt de numéro de série 16477 est une merveille pour tous ces critères. Il est estimé au-delà de $ 1,2M à vendre le 3 mai par RIA Company à Rock Island IL, lot 8. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

Conçu en 1848, le Colt Dragoon était une amélioration du Colt Walker. 16477 est un Colt Dragoon de troisième modèle fabriqué vers 1857. Il a été gravé par Gustave Young avec des volutes florales luxuriantes et quelques têtes d'animaux, dans le style abondant typique de cet artiste entre 1852 et 1869. D'autres revolvers dans la même série de numéros ont servi à Colt d'armes de présentation.

16477 a été inscrit au nom du Colonel P.M. Milliken, une erreur d'orthographe probablement volontaire pour Millikin. Colonel pendant la guerre hispano-américaine de 1898, Paul Minor Millikin avait hérité cette arme de son père John Minor Millikin, un colonel de l'armée de l'Union tué au combat en 1862 en empêchant les Confédérés de s'emparer d'un train de ravitaillement.

Originaire de l'Ohio rural, John Minor avait été un très bon cavalier et homme d'épée. L'année de sa mort, sa position d'officier avait été deux fois contestée. L'achat par lui d'un tel revolver de très grand luxe apparaît comme peu vraisemblable. Une présentation posthume pour son ultime acte d'héroïsme n'est cependant pas documentée.

24 mars 2019

Les Yeux du Cong

Avec la culture de Liangzhu qui commence il y a environ 5300 ans, la civilisation agraire se développe, utilisant déjà l'irrigation, les habitations sur pilotis, la fortification des villes. Liangzhu est le premier site archéologique qui a été étudié dans cette culture, depuis 1936. 200 sites sont actuellement connus.

Le polissage du jade était déjà pratiqué en Chine trois millénaires avant la culture de Liangzhu. Sa dureté et sa durabilité en font le matériau préférentiel des objets rituels. A l'époque de Liangzhu, deux formes sont très abondantes, le bi et le cong, probablement utilisées ensemble dans des cérémonies funéraires.

Le bi est un disque plat avec un trou central. Le cong est une forme tubulaire complexe dont la paroi extérieure est un carré apparaissant par-dessus le cylindre sur tout ou partie de la hauteur.

Chaque coin du cong est utilisé pour positionner de part et d'autre un masque archaïque de taotie, comme 1000 ans plus tard sur les bronzes Shang et Zhou mais avec un style plus simple qui apporte dans les meilleurs cas une bonne lisibilité du visage.

Les proportions du cong Liangzhu ont une grande variété qui n'a pas été expliquée. Un étroit tube de 24 cm de haut dont la section carrée est divisée en neuf registres a été vendu pour HK$ 8,5M incluant premium par Christie's le 29 novembre 2017.

Le 29 mai 2018, Bonhams a vendu pour HK$ 21,7M incluant premium un cong Liangzhu de 8,4 cm de large avec deux registres superposés. Les illustrations du bas, centrées sur les arêtes assez aplaties,  figurent incontestablement des visages, chacun avec deux yeux concentriques, le nez et la bouche. Sur le registre supérieur l'image est stylisée jusqu'à l'abstraction, comme un aboutissement ultime de la créature à laquelle est adressé le mystérieux rituel.

Le 2 avril à Hong Kong, Sotheby's vend un cong réalisé vers le milieu de la période Liangzhu il y a 4500 ans, lot 3020 estimé HK$ 8M. Cette pièce de 10 cm de large aux coins aplatis a les proportions d'un bracelet mais n'en avait certainement pas l'usage.

La ciselure est extrêmement fine et très bien préservée sur la moitié de la surface. Les yeux très détaillés qui s'élargissent dans la direction des tempes n'ont rien d'humain.

23 mars 2019

Des Roses dans la Chambre Noire

Animée par Stieglitz, le groupe Photo-Secession fondé à New York en 1902 transforme la photographie en un nouvel art. Une très grande attention est apportée au développement du négatif et du positif, et les.éditions sont très soignées. Avec l'utilisation des effets spéciaux et le choix du papier optimal, les meilleurs tirages ne sont plus des multiples mais de vrais chefs d'oeuvre difficiles à refaire à l'identique.

Le 14 février 2006, Sotheby's a vendu pour $ 2,9M incluant premium un tirage 41 x 51 cm sur platine réalisé par Edward Steichen en 1904. Intitulé The pond - moonlight, cette photographie associe des conditions extrêmes de clair-obscur à la prise de vues avec plusieurs passages à la gomme bichromatée qui donnent au positif un effet de couleurs impossible à obtenir par d'autres techniques à cette époque.

Luxembourgeois d'origine naturalisé Américain en 1900, Steichen s'établit en 1908 à Voulangis, un village pas bien loin de l'actuel Disneyland Paris. Il rabat vers Stieglitz les meilleurs artistes modernes Européens, permettant ainsi à ses amis Matisse, Rodin et Brancusi d'exposer pour la première fois leurs travaux à New York.

Le 4 avril à New York, Phillips vend Heavy Roses, tirage palladium 19 x 24 cm réalisé par Steichen en 1914 et localisé à Voulangis. Pour conserver les détails dans les ombres, le photographe a utilisé l'effet Sabatier, également nommé solarisation ou pseudo-solarisation, consistant à interrompre le développement chimique pour apporter une courte exposition à la lumière blanche. Cette photo est estimée $ 400K, lot 15.

L'utilisation volontaire de l'effet Sabatier dans la chambre noire est un raffinement très rare à cette époque. La solarisation pratiquée plus tard par Man Ray et Lee Miller pour apporter un silhouettage est une autre application de ce phénomène physico-chimique qui inverse localement le positif et le négatif.

20 mars 2019

Alice d'En-Bas

Au début des années 1950, Charles Blackman cherche un thème surréaliste. Il peint des scènes souvent morbides de Schoolgirls et Schoolboys dans les tristes occupations de leur enfance.

Sa femme Barbara est une grande lectrice malgré une cécité presque complète. En 1956 elle emprunte un exemplaire d'Alice in Wonderland. Charles est séduit par cette histoire extravagante. De plus, dans sa chute, Alice pense qu'elle est en route pour down under.

Charles commence aussitôt à peindre une série de scènes inspirées des péripéties d'Alice in Wonderland, comme son ami Sidney Nolan faisait avec le bushranger Ned Kelly. L'année suivante, Arthur Boyd prendra comme thème le mariage interdit des half castes.

L'Alice de Blackman est une petite fille au regard hagard et aux yeux cernés, même pas intéressée par les variations d'échelle des meubles et des objets. Le lapin morose est un témoin de l'action, à laquelle il daigne parfois participer.

Les trois exemples ci-dessous ont été peints à la tempera et huile sur panneau en 1956.

The Game of Chess, 107 x 122 cm, a été vendu pour AUD 1,8M incluant premium par Sotheby's Australia le 23 novembre 2016. Mad Hatter's tea party, 105 x 121 cm, a été vendu pour AUD 1,9M incluant premium par la même maison de ventes le 21 novembre 2017. Alice on the table, 121 x 112 cm, est estimé AUD 1,5M à vendre le 10 avril à Sydney par Deutscher and Hackett, lot 9.

19 mars 2019

Femmes Dévoilées

Helmut Newton est un photographe de mode, proche d'Yves Saint-Laurent et de Karl Lagerfeld. Travaillant pour Vogue, Playboy, Spiegel et Stern, il cherche l'érotisme au-delà du charme. Il publie ses deux premiers livres à New York. White Women, en 1976, confronte le nu et l'habillé. Sleepless nights, en 1978, en partie photographié dans les rues de Paris, ajoute le mystère du mannequin de cire et la couleur.

Une étape supplémentaire est atteinte à partir de 1980 avec la découverte par l'artiste de la force expressive des très grands formats appliqués en noir et blanc à des nus féminins sculpturaux. Les chaussures à haut talon portées par les femmes nues apportent un effet de puissance et de domination démontrant l'achèvement de la révolution sexuelle. Le troisième livre de l'artiste, Big Nudes, publié à Paris en 1981, est un recueil de ces images.

Big Nudes inclut un diptyque intitulé Sie kommen. Dans le studio sans décoration, quatre femmes avancent comme dans un défilé de mode. Elles ont la même position frontale et la même attitude sur les deux photos. A gauche elles sont élégamment habillées. A droite elles sont nues sur leurs hauts talons.

Dans le plus grand format sur lequel les quatre femmes sont en grandeur nature, chaque photo du diptyque est séparée en deux éléments. Un ensemble de quatre panneaux d'exposition 193 x 99 cm chacun numéroté II/III et annoté en 1995 pour la Biennale de Venise a été vendu pour $ 660K incluant premium par Christie's le 16 décembre 2008.

Dans un format similaire, un groupe de quatre tirages non montés numérotés 1/3 est estimé $ 600K à vendre par Phillips à New York le 4 avril, lot 85.

Un diptyque Sie kommen en deux éléments 106 x 106 cm, sans la séparation centrale de chaque image, a été vendu pour $ 670K incluant premium par Sotheby's le 3 avril 2016.

18 mars 2019

Vapeur pour l'Oeuf

Au tournant du XXème siècle, les mécaniciens sont bien excités : l'automobile permet les transports à volonté, contrairement au rail. Trois technologies s'affrontent : le moteur à allumage qui utilise un carburant, le moteur électrique et le moteur à vapeur.

Le moteur électrique prend tout de suite l'avantage : les records de vitesse sont alternativement améliorés par Jenatzy sur des voitures de sa conception et par Chasseloup-Laubat sur Jeantaud.

Les frères Serpollet sont spécialistes du moteur à vapeur avec lesquels ils fabriquent et vendent des tricycles automobiles dès 1888. Brevetée par Léon Serpollet en 1888 et en 1896, la vaporisation instantanée permet à cette technologie de devenir opérationnelle pour les automobiles. En 1898 il intéresse un riche Américain avec qui il fonde la société Gardner-Serpollet et commence la production de la marque en 1900.

En 1902 une Gardner-Serpollet conduite par Léon Serpollet est la première automobile à vapeur à battre le record de vitesse, atteignant 120 km/h au kilomètre lancé, 15 km/h de mieux que le précédent record par Jenatzy. Tout comme la Jamais Contente en forme d'obus de Jenatzy, l'Oeuf de Pâques de Serpollet a une carrosserie minimaliste.

La même année Gardner-Serpollet pousse ses avantages sur sa production industrielle en promouvant l'absence de bruit, d'odeur et de vibrations.

Le 23 mars à Fontainebleau, Osenat vend une Gardner-Serpollet Type F de 1902, lot 112 estimé € 200K. La vidéo présentant ce lot est intégrée dans le tweet ci-dessous. Dans la même vente, le lot 113 estimé € 60K est une réplique récente de L'Oeuf de Pâques.

16 mars 2019

Simple Trahison

En 1921 le jeune René Magritte est embauché comme dessinateur dans une usine de papiers peints à Bruxelles. Il fréquente les milieux littéraires surréalistes et dadaïstes et voudrait prendre son indépendance comme illustrateur publicitaire.

Attentif aux avant-gardes artistiques, Magritte est subjugué en 1923 par une image du Chant d'amour, oeuvre surréaliste peinte en 1914 par De Chirico. Les objets ordinaires constituent un univers poétique si leur positionnement est absurde.

Le 29 mars à Paris, Sotheby's vend La salle d'armes, huile et peinture industrielle sur toile de jute 78 x 63 cm peinte par Magritte en 1925 ou 1926, lot 411 estimé € 700K.

La salle proprement dite est l'intérieur d'un cube allongé, parfaitement symétrique, avec des lignes de perspective parfaites. La seule décoration est la grande cible en quatre cercles concentriques sur le mur du fond. Le seul ameublement est une table basse. L'inspection aux rayons X révèle que La salle d'armes a été peinte par-dessus une abstraction géométrique, un style qui désormais ne convient plus à sa fantaisie.

Aucune arme n'est visible mais une assiette de figues a été posée sur la table. L'absurdité est très simplement assurée par un buste de femme qui est suspendu au plafond tête en bas et dont le socle déborde sur la bande haute du faux cadre. Dans l'univers surréaliste de De Chirico, le buste en marbre symbolisait l'actualité de l'antiquité.

Dès 1926 Magritte observe qu'une image d'un objet reste une image et n'est pas l'objet. Il commence à confronter le dessin de sa pipe avec le mot 'pipe' ou avec une abstraction. En 1929 La trahison des images est un manifeste artistique d'une sublime simplicité, en seulement six mots : "Ceci n'est pas une pipe."

Dans la même période Miro aussi comprenait que la nouvelle dimension poétique de l'art moderne était un travail personnel qui ne pouvait pas s'attacher à un mouvement et encore moins à une affiliation politique.

L'image du tweet ci-dessous est tronquée, apportant à l'oeuvre une banalité qui aurait amusé Magritte.

15 mars 2019

La Bête de Jade

La plaque de jade est utilisé en Chine depuis l'époque néolithique. Elle est perforée pour être utilisée en pendentif, en collier ou en ornement de ceinture. Des figurations zoomorphes reconnaissables apparaissent il y a plus de 5000 ans : poisson, tortue, oiseau.

Sous les Shang et les Zhou, les plaques de plus en plus élégantes en jade poli peuvent prendre la forme de bêtes indomptables : tigre, rhinocéros, dragon. Utilisées comme ornements pectoraux, elles sont un signe de la puissance du porteur et l'accompagnent dans la tombe. Cette pratique perdure sous les Han.

Parmi les pièces zoomorphes, la forme allongée 'tiger plaque' est assez courante. Le détail du détourage est une adaptation de l'artiste à la forme du galet, tout comme les peintres pariétaux utilisaient les aspérités des parois des grottes pour concevoir leur figuration.

Le 3 avril à Hong Kong, Sotheby's vend une plaque en jade jaune ciselée en faible relief sur ses deux côtés, lot 3620 estimé HK$ 25M. Elle mesure 22 cm de long, ce qui est une dimension extrême pour une utilisation pectorale. Elle a été réalisée dans la période finale des Zhou de l'Est chevauchant la période des Royaumes Combattants, il y a environ 2300 ans.

La bête couchée n'est pas identifiable : l'artiste a volontairement créé un hybride aux formes musclées, avec la silhouette massive d'un rhinocéros, la peau à pustules d'un dragon, le large museau d'un ruminant et une longue corne sur le front. Les parties lisses des épaules et des hanches sont illustrées respectivement d'un oiseau et d'un dragon aux élégantes ondulations. Le bord de la plaque porte une inscription en deux caractères qui n'a pas été déchiffrée.

Bonjour Monsieur Pissarro

Installé dans la vallée de l'Oise, Camille Pissarro est un meneur du mouvement impressionniste, attentif à déceler et développer de nouveaux talents. Il aime peindre côte à côte avec ses amis, ce qui devrait être une bonne pratique pour renforcer les relations mais aboutira à la catastrophe entre Van Gogh et Gauguin. C'est Pissarro qui enseigne à Cézanne la peinture en plein air.

Paul Gauguin est un agent de change. Il collectionne l'art impressionniste et commence à peindre. Il est très bien accueilli par Pissarro chez qui il fait à partir de 1879 des séjours prolongés qui le captivent beaucoup plus que son métier. Il expose ses oeuvres à partir de la même année avec le groupe impressionniste.

Le 29 mars à Paris, Sotheby's vend une huile sur toile 66 x 54 cm peinte par Gauguin en 1881 dans le style impressionniste, lot 404 estimé € 600K. Je vous invite à regarder la video partagée par la maison de ventes.

Le thème de cette oeuvre est la petite maison où Pissarro vient d'emménager à Pontoise, vue du jardin. Au premier plan un grand parasol rappelle comment Pissarro aimait s'installer pour peindre en plein air.

Le dos de la toile est peint de deux autoportraits dans des attitudes différentes, dans le style de ressemblance sans complaisance précédemment pratiqué par Pissarro, Cézanne et Guillaumin. Ils sont les plus anciens autoportraits connus de Paul Gauguin, certainement exécutés à la même époque que le recto.

Cette conjonction voulue par Gauguin du parasol symbolique et de son propre visage est un témoignage de son amitié à cette époque pour son maître.



14 mars 2019

Le Sous-Sol du Botswana

Le Botswana fournit des diamants parfaits capables d'égaler les meilleurs diamants de l'histoire. De tels diamants sont chimiquement purs de type IIa et leur absence de couleur est identifiée comme couleur D. Les autres critères sont leur poids en carats, leur clarté sans défaut et la qualité de la coupe, du polissage et de la symétrie. Quand les autres caractéristiques sont similaires, les plus gros diamants atteignent un plus haut prix au carat.

Le plus resplendissant est le brillant rond. Cette coupe est rarement pratiquée sur les grosses gemmes parce que la forme parfaite est obtenue aux dépens d'une perte de matière. Un ovale à facettes parfaites permet d'approcher la qualité d'un diamant rond. D'autres formes allongées, poire ou émeraude, offrent des résultats très satisfaisants.

En 2018 Sotheby's Diamonds a vendu en vente privée un merveilleux diamant rond pesant 102,34 carats, extrait d'une pierre brute de 425 carats minée par De Beers au Botswana. Le prix de la transaction n'a pas été dévoilé.

Le 15 mai 2013, Christie's a vendu pour CHF 26M incluant premium un diamant poire de 101,73 carats obtenu sur une gemme de 236 carats extraite à Jwaneng au Botswana, une mine possédée en partenariat par De Beers et par le gouvernement du Botswana..

Le 2 avril à Hong Kong, Sotheby's vend au lot 1801 un diamant ovale de 88,22 carats. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

Le rapport accompagnant sa certification par le GIA inclut un rare commentaire très élogieux : 'Though its GIA Grading Report reveals a thorough description of its characteristics, it cannot quite capture its splendor - one must see the gem to comprehend its magnificence."

Ce diamant provient d'une pierre brute de 242 carats également extraite à Jwaneng. Son estimation basse, HK$ 88M, imite son poids en carats en utilisant le double 8 qui est en Chine une homophonie avec un augure de joie et de richesse. Ce montant hors frais correspond à US$ 127K au carat.

Un diamant ovale pesant 118,28 carats provenant d'une pierre brute de 299 carats découverte en 2011 en Afrique du Sud a été vendu pour HK$ 240M incluant premium par Sotheby's le 7 octobre 2013, correspondant à US$ 260K incluant premium par carat.

13 mars 2019

Blanc sans Fin par Yayoi Kusama

Yayoi Kusama arrive à New York City en juin 1958, apportant avec elles ses obsessions et ses délires hallucinogènes. Elle n'est rien d'autre qu'un petit point insignifiant dans l'infini de l'humanité mais elle aimerait bien que ce point devienne très visible.

En 1959 elle couvre ses toiles avec un réseau de points de peinture blanche régulièrement espacés, dans un geste minimaliste qu'elle reproduit sans autre modification que des variations d'épaisseur.

Ce travail n'est jamais terminé. Elle est capable de l'effectuer sans s'arrêter pendant quarante ou cinquante heures, assouvissant son corps et son subconscient dans cette tâche répétitive. Chacun de ces points identiques a été à un moment donné le résultat de sa création. Quand une toile est entièrement couverte de sa prolifération blanche, elle en commence une autre qui pourra être vue dans son prolongement.

Elle atteint son but d'étonner le milieu artistique New Yorkais. Son art est l'opposé de toutes les tendances : il n'offre pas l'effet global de l'expressionnisme abstrait, ni l'amplitude gestuelle de l'action painting, ni la nouvelle figuration du pop art. Son blanc monochrome n'est pas un signe de pureté mais une provocation. Donald Judd est émerveillé.

No. 2, 183 x 274 cm, qui a appartenu à Judd, a été vendu pour $ 5,8M incluant premium par Christie's le 12 novembre 2008. Interminable net # 3, 133 x 125 cm, a été vendu pour $ 5,9M incluant premium par Sotheby's le 12 mai 2015. Interminable net # 4, 144 x 109 cm, est estimé HK$ 50M à vendre par Sotheby's à Hong Kong le 1er avril, lot 1144.

L'acte créatif est une thérapie temporaire qui ne résout pas sa hantise du sexe. Voulant y faire face comme avait fait Dali trente ans auparavant, elle terminera sa période New Yorkaise dans l'exhibitionnisme et la pornographie.

12 mars 2019

Le Temps des Oracles

Né dans une très ancienne famille Chinoise, le père de Zao Wou-Ki était un grand connaisseur d'art et de calligraphie. Possédant une peinture par Mi Fu, il avait également été un des tout premiers collectionneurs des Oracle bones juste après leur caractérisation comme une forme primordiale d'écriture.

En France dans les années 1950, Zao renonce rapidement à l'art figuratif pour exprimer les sentiments, la nature et les saisons par des harmonies de couleurs. L'originalité de son art par comparaison avec les expressionnistes est d'appliquer à l'huile sur toile les techniques et les mouvements du poignet de la calligraphie Chinoise.

Autour de 1956 Zao surcharge régulièrement ses couleurs avec une pseudo-écriture, le plus souvent sans lien avec les pictogrammes antiques ou modernes, adjoignant ainsi une dimension de mystère à ses expressions des forces de la nature et de la création de l'univers. Ces peintures sont identifiées comme la série des Oracle Bones.

Sa visite aux Etats-Unis en 1957 après sa rupture avec sa femme n'interrompt pas cette tendance mais accroit considérablement sa notoriété internationale. Après sa rencontre avec les peintres abstraits Américains, il comprend qu'une oeuvre d'art n'a pas besoin de titre pour transmettre un sentiment.

Les Oracle Bones peints en 1958 offrent une grande diversité d'expression. Une peinture 130 x 162 cm montre une violente explosion de couleurs intenses ainsi qu'une transformation de la proto-écriture en un jet de cendres. Elle a été vendue pour RMB 90M incluant premium par Sotheby's le 1er décembre 2013.

L'huile sur toile 114 x 163 cm peinte la même année, à vendre par Sotheby's à Hong Kong le 31 mars, apparaît comme une antithèse de l'exemple ci-dessus. La douceur du fond peint en blanc crème rehaussé de brun clair et de vert de jade apporte une ambiance paisible accentuée par la finesse calligraphique de la large pseudo-écriture centrale.

Cette oeuvre est estimée HK$ 60M, lot 1026. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.


11 mars 2019

La Montagne des Maréchaux

Zhang Daqian a fui la Chine communiste. Dans son jardin des Huit Vertus près de Sao Paulo, il développe un art inspiré à la fois par l'expressionnisme et par l'art graphique traditionnel Chinois. Il voyage et expose beaucoup pendant toute cette période. En 1968 il est nommé docteur honoraire par un collège de Taiwan.

En 1968 également, Zhang quitte le Brésil pour s'installer en Californie où il rencontre d'autres exilés, dont la fille de Zhang Xueliang avec son mari.

Succédant en 1928 à son père Zhang Zuolin assassiné par les Japonais, Zhang Xueliang avait été un des plus puissants seigneurs de la guerre, opérant depuis la Mandchourie et surnommé le Jeune Maréchal. Assigné à résidence depuis 1936 pour avoir temporairement amené Chiang Kai-shek à négocier avec les communistes contre les Japonais, il avait été forcé de suivre en 1949 l'exil du Kuomintang à Taiwan.

Zhang Zuolin, le Vieux Maréchal, était un paysan d'origine pauvre. Les deux "Maréchaux", père et fils, aimaient situer leurs origines dans les monts Yiwulu, l'un des plus beaux paysages de Mandchourie. Toujours bloqué à Taiwan, Zhang Xueliang devint un poète, érudit et collectionneur raffiné. Pour inspirer son ami Zhang Daqian, il avait composé un essai poétique sur la beauté éternellement verte de sa montagne.

Le 2 avril à Hong Kong, Sotheby's vend une vue imaginaire des monts Yiwulu, encre éclaboussée et couleurs sur papier 101 x 196 cm peinte en 1969 par Zhang Daqian et dédicacée par lui à la fille et au gendre de Zhang Xueliang, lot 1415 estimé HK$ 50M.

Dans un style où une illusion réaliste prime sur l'abstraction qui avait dominé les paysages dans les années précédentes, cette oeuvre peut être comparée avec une vue de collines anonymes sous les neiges de printemps, 68 x 138 cm, peinte la même année, vendue pour HK$ 42M incluant premium par Christie's le 28 novembre 2017.

10 mars 2019

Le Chagrin du Vieux Poète

Shen Zhou appartenait à une famille de riches propriétaires terriens de la région de Suzhou, à 100 Km au nord-ouest de Shanghai. Ayant reçu une excellente formation de literati, il parvient à échapper aux fonctions officielles par une action qui est caractérisée comme une piété filiale. Il est réputé pour ses qualités humaines, transcrites dans la forme à la fois ferme, franche et sereine de son dessin et de son écriture.

Loin de la cour impériale, il devient un artiste et poète professionnel. Il forme avec ses disciples l'école informelle de Wu, le nom antique de Suzhou. La réputation de ce groupe provincial devient nationale.

En 1502 CE, Shen Zhou perd son fils. Il exprime son chagrin l'année suivante par une collection de dix poèmes sur le thème des fleurs fanées. La qualité littéraire de cette oeuvre suscite un dialogue entre le vieux poète et ses disciples, avec la composition par les uns et les autres de nouveaux poèmes dont certains réutilisent les rimes des poèmes initiaux.

Un rouleau autographe, signé mais non daté, composé des dix poèmes originaux complets et de trois réponses du poète, est estimé $ 1,2M à vendre par Sotheby's à New York le 22 mars, lot 1168.

Ce rouleau utilise le style de Huang Tingjian, l'un des plus grands maîtres de la calligraphie sous les Song. Il est très comparable par son écriture à un rouleau conservé au Musée de Taipei qui inclut un frontispice et une peinture autographes ainsi qu'une réponse datée 1508 CE par son meilleur disciple. Shen Zhou meurt l'année suivante, âgé de 82 ans.

9 mars 2019

Un Chronographe pour la Boxe

Pendant les années 1930 Patek Philippe maîtrise toutes les complications et la plupart de leurs combinaisons. L'effort de la marque pour réaliser de nouveaux prototypes et ajouter à son catalogue de nouvelles références de haut de gamme n'est pas interrompu par la guerre.

La référence 130, lancée commercialement en 1934, est un chronographe à poussoir unique utilisant le calibre 13. Elle est équipée de deux cadrans subsidiaires, l'un indiquant les secondes jusqu'à la minute et l'autre les minutes jusqu'à la demi-heure.

Produite à partir de 1940, la référence 1491 est une montre sans chronomètre avec un cadran plus élégant que la déjà classique Calatrava. Commençant en 1941, la référence 1518 introduit commercialement une alléchante combinaison de complications, ouvrant la voie à la 2499 qui la remplacera en 1951.

Quelques prototypes sensationnels sont construits pendant cette période. En 1942 la référence 1554, connue en deux exemplaires seulement, modifie la 1491 pour introduire un chronographe. En 1943 la référence 1527, non communiquée au public, cherche à améliorer l'esthétique de la 1518. Elle a également été réalisée en deux exemplaires seulement dont un seul avec chronomètre qui a été vendu pour CHF 6,25M incluant premium par Christie's le 10 mai 2010.

Ces raffinements intéressent les professionnels pour des applications spécifiques. En 1938 un commentateur sportif spécialisé dans la boxe achète une 130 fabriquée en 1937, qui l'intéresse évidemment pour son chronographe des 30 minutes.

Les progrès de la radiodiffusion créent de nouveaux besoins. Lorsque sa montre revient en usine pour une révision en 1942, elle est remontée comme une 1491 avec un boîtier légèrement plus large et plus épais que la 1491 de base. Le cadran est modifié par un agrandissement du registre des 30 minutes réalisé spécialement pour cet exemplaire.

Cette montre est estimée US $ 500K à vendre par Christie's à Dubai le 22 mars, lot 177. Elle est le seul spécimen connu de chronographe ayant reçu la référence 1491. La simultanéité de sa fabrication avec le développement de l'éphémère 1554 ne peut pas être un hasard.

8 mars 2019

Les Armées de l'Impératrice Cixi

Depuis la dynastie des Zhou qui régnait il y a 2500 ans, l'empereur de Chine doit son pouvoir à un mandat céleste. Il n'a pas droit à l'erreur : une catastrophe ou une décadence est aussitôt interprétée comme un désaveu céleste et génère des rebellions.

En 1842 la dynastie des Qing est sortie ruinée de la première guerre de l'opium, avec un asservissement aux puissances occidentales. Les grandes rebellions commencent en 1851. Ces guerres civiles sont parmi les plus meurtrières de l'histoire.

L'absence de coordination entre les rebellions Taiping et Nian est due à leurs origines très différentes. Le Taiping est d'inspiration mystique. Le Nian est politique, en réaction à l'incapacité du gouvernement impérial à empêcher la famine après la crue catastrophique du Fleuve Jaune.

L'immensité du territoire à contrôler est une des causes des durées très longues de ces rebellions, réprimées respectivement en 1864 et 1868. Les deux autres conflits majeurs sont deux rebellions musulmanes, dans des provinces différentes, respectivement terminées en 1873 et 1877.

A la cour impériale, la personnalité dominante de 1861 à 1908 est la régente Cixi, avec le titre d'impératrice douairière. La suppression des quatre rebellions est une grande victoire pour ses armées. En 1886 le père du jeune empereur Guangxu ordonne la création de peintures sur soie glorifiant les victoires impériales contre les Taiping et les Nian. Un peu plus tard un travail similaire est commandé pour commémorer les batailles musulmanes.

Cet ensemble totalisant 67 oeuvres a été exposé de 1890 à 1900 dans un pavillon  reconstruit en 1885 où  Qianlong avait eu l'habitude de célébrer ses victoires. La série complète de 12 peintures d'une des campagnes musulmanes est conservée au Musée du Palais à Beijing. Les pièces survivantes des trois autres rebellions sont rares.

La série de la rebellion Nian incluait 18 peintures. Les scènes de batailles sont d'une remarquable précision, avec des visages et des expressions différenciés pour chaque personnage. Les officiers sont désignés par leur nom et leurs visages sont paraît-il reconnaissables.

Les clans sont identifiés par leurs drapeaux, cinq bandes pour les impériaux et monochrome en cinq variantes pour les rebelles, et par la coiffure, natte et chapeau pour les soldats impériaux et turban rouge orangé pour les rebelles. L'armement, probablement fourni aux deux parties par des aventuriers occidentaux, est moderne malgré l'importance prépondérante qu'avait encore la cavalerie.

Une peinture Nian 136 x 301 cm a été vendue pour € 810K incluant premium par Tessier et Sarrou le 26 juin 2017 malgré l'absence de l'inscription identifiant la bataille et quelques accidents. Le 20 mars à New York, Sotheby's vend l'opus Nian numéro 7, 137 x 310 cm, montrant le siège d'une ville fortifiée, lot 719 estimé $ 300K.

7 mars 2019

Un Mandala pour chaque Déité

Préparé par un moine Bouddhiste il y a 900 ans, le Vajravali est une compilation de l'accès à tous les domaines de la connaissance universelle confiés à 42 déités résidant chacune dans son mandala. Le guide iconographique de ce texte invite à des représentations animées, colorées et joyeuses tout en définissant clairement la limite fortifiée et jalousement gardée entre le palais céleste et le monde profane.

Un cycle de thangkas inclut au centre du registre supérieur de chaque pièce la figure de Sa Sainteté le Seigneur Dharma, une appellation honorifique d'un important Lama Tibétain mort en 1375 CE, sans qu'on puisse identifier si la série a été peinte de son vivant. Près de vingt pièces ont survécu, dans un format unique autour de 84 x 75 cm. Les experts supposent que le groupe d'artistes était d'origine Népalaise.

Ces thangkas sont numérotées, probablement depuis leur création. L'opus 19, qui est passé à Bonhams le 29 novembre 2016, est le mandala de Marici, la déesse de la lumière.

Le 21 mars à New York, Sotheby's vend l'opus 26, consacré à Hevajra, lot 936 estimé $ 800K. Je vous invite à regarder la vidéo partagée par la maison de ventes.

Hevajra est une divinité masculine de méditation à huit têtes et seize bras. Chaque main tient un symbole de l'univers. Il est enlacé dans un mouvement de danse avec une de ses femmes ou avec une autre déité. Parfois il piétine l'ignorance prostrée.

La partie centrale du mandala est un appartement de cinq chambres pour accueillir les cinq manifestations de Hevajra montré chaque fois dans une carnation différente. Un grand nombre de déesses dansent à l'intérieur et à l'extérieur de cet appartement.

6 mars 2019

Le Protecteur des Tantras

Dans le bouddhisme tantrique, Mahakala est le protecteur des textes sacrés et pourfend l'ignorance. Commun au Bouddhisme, à l'Hindouisme et au Sikhisme, il est l'émanation d'un dieu ou d'un bodhisattva. L'ignorance est assimilée à la mort, dont Mahakala porte de nombreux symboles : les têtes de mort des cinq sagesses forment une couronne au-dessus de son large front et il tient une coupe faite avec un crâne. Les flammes sont prêtes à jaillir de ses cheveux.

Panjaranatha Mahakala est une émanation du bodhisattva Manjusri. Avec seulement deux bras, il est le gardien du pavillon des textes sacrés. Malgré son apparence terrible, il est plutôt pacifique.

Les bronzes montrant cette déité sont très rares, à l'exception d'une brève période au début de la dynastie Ming. Cette iconographie a cependant été maintenue au Tibet, avec de nouveaux raffinements dans la férocité dissuasive.

Le 19 mars à New York, Bonhams vend une figure de Panjaranatha Mahakala de 27 cm de haut en alliage de cuivre doré, faite au Tibet environ deux siècles après le règne de Yongle. Elle est estimée $ 800K, lot 928.

Par rapport à ses prédécesseurs, sa physionomie apparait comme encore plus puissante, avec une bouche grande ouverte pour montrer les crocs et la langue. Il est positionné fermement sur ses deux jambes pliées latéralement. Les pieds sont posés sur le cadavre décrépit d'un ignorant.

5 mars 2019

Le Parfait Eveil du Fils du Ciel

Les Mandchous ont renversé les Ming et créé la dynastie des Qing. L'empereur Qianlong promouvait l'étymologie mettant son groupe ethnique sous la protection de Manjusri, le plus important des bodhisattvas. Il aimait être montré sur les images comme une réincarnation de Manjusri. La piété bouddhiste de Qianlong explique son action culturelle transcendant toute l'histoire de la Chine depuis ses origines historiques.

La Mandchourie est la région qui sépare Beijing du désert de Gobi, ouvrant la route de la Mongolie et du Tibet. Comme ses prédécesseurs, Qianlong est un protecteur du Lamaïsme. Pour atteindre la perfection du Fils du Ciel, l'empereur doit être imprégné des Sutras Tibétaines. Qianlong donne l'exemple en calligraphiant lui-même les Sutras, à l'occasion de célébrations importantes.

Le 20 mars à New York, Sotheby's vend la calligraphie autographe par Qianlong de la Sutra du parfait éveil selon la traduction Chinoise ancienne attribuée au moine Buddhatrata. Une inscription à la fin du texte indique que le travail impérial a été commencé le 19ème jour du premier mois de l'année bingyin et terminé le 15ème jour du mois suivant. Cette année correspond à 1746 CE.

La calligraphie a été réalisée sur 42 feuilles de largeur inégale, chacune pliée en plusieurs pages 22 x 10 cm avec le plus grand soin. Elles ont été collées ensemble par leurs bords pour constituer deux volumes de qualité impériale.

Le papier pour la calligraphie avait été préparé avec une teinture jaune pour imiter les Sutras Song de la collection impériale. Le texte est précédé d'une figure de Bouddha et de quatre emblèmes Bouddhistes, chacun en pleine page, et suivi des quatre autres emblèmes et d'une figure du guerrier protecteur Wei Tuo. Chaque volume est inclus dans une reliure brocardée d'or et de couleurs, et le tout est inséré dans un luxueux étui.

L'ensemble est estimé $ 300K, lot 548. Je vous invite à regarder la video partagée par la maison de ventes.

4 mars 2019

Le Banquet des Economistes

Le 19 mars, Sotheby's vend en ligne à partir de Londres la médaille et le diplôme Nobel de von Hayek. Cet ensemble est estimé £ 400K. Voici le lien vers le catalogue.

Le Prix en Sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel a été créé en 1969. Cette initiative de la Banque de Suède imitant les prix provenant du testament d'Alfred Nobel a immédiatement suscité des réticences. La famille Nobel rappelait l'opinion du mécène sur l'incompatibilité du bien-être de la société avec toute notion de profit.

En 1974 le prix est attribué conjointement à Friedrich von Hayek et Gunnar Myrdal "pour leurs travaux pionniers dans la théorie de la monnaie et des fluctuations économiques et pour leur analyse de l'interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels".

En récompensant avec la même formule deux penseurs dont les propositions institutionnelles étaient diamétralement opposées, le comité d'attribution du Prix réalisait un incontestable exploit intellectuel tout en générant un risque sur sa propre crédibilité.

Le néo-libéral Von Hayek demandait que l'intervention de l'Etat soit minimisée. Les investissements qui apportent le progrès social doivent provenir d'une épargne individuelle sans contrainte. Une redistribution des richesses par l'Etat apporte immanquablement le pouvoir à des groupes cupides qui font illusion par la démagogie. Le collectivisme aboutit ainsi à la privation des libertés individuelles.

Von Hayek prononce son discours au banquet Nobel le 10 décembre 1974. Après un bref remerciement, il exprime clairement mais courtoisement que ce Prix ne devrait pas exister. Récompensant un travail conceptuel et non un travail scientifique objectif, il offre une tentation à ses propres lauréats d'intervenir en dehors de leur domaine de compétence.

Von Hayek rejoignait ainsi les doutes de la famille Nobel sur ce nouveau prix. Dans ses conceptions politiques, les économistes sont les techniciens qui gèrent les relations entre le pouvoir judiciaire et le gouvernement dans un régime où les lois doivent être stabilisées pour éviter de freiner les initiatives d'investissement.

A l'opposé, Myrdal souhaite la protection des individus par un Etat Providence. Un peu plus tard il préconisera lui aussi la suppression du Prix, avec l'argument que son attribution à Von Hayek encourageait les réactionnaires.

Quelques années plus tard, la chute du régime Soviétique est une illustration du modèle non-Keynésien de Von Hayek. Le libéralisme revient en force dans les démocraties Occidentales avec Reagan et Thatcher.