24 oct. 2019

Brouillard sur la Tamise

Au début de l'automne 1899 Claude et Alice Monet sont à Londres. Sous leurs fenêtres au Savoy Hotel, la Tamise coule entre le pont ferroviaire de Charing Cross et le pont routier de Waterloo. L'artiste revient seul l'année suivante dans le même hôtel pour un long séjour, en février et mars. Il applique tous les jours un ambitieux plan de travail avec un emploi du temps de la plus grande rigueur.

En 1891 il avait réalisé 23 peintures de ses Peupliers avec seulement quatre angles de vue pour enregistrer toutes les variations de la journée, passant d'une toile à l'autre quand la lumière change. A Londres, profitant de l'accueil bienveillant de l'hôtel, il prépare plusieurs dizaines de toiles pour traduire en parallèle tous les miroitements du matin sur Waterloo Bridge et du début d'après-midi sur Charing Cross Bridge. Il observe que certains effets de lumière au travers du brouillard ne durent pas plus de cinq minutes.

Au cours de ce séjour il ajoute un troisième thème, la fin d'après-midi sur le Parlement, probablement pour offrir au public une vue plus traditionnelle de Londres que les strictes silhouettes des deux ponts. Cette activité nécessitant l'installation de ses chevalets en plein air est évidemment moins confortable. Monet n'est décidément pas un touriste ni un flâneur : le reste de la ville ne l'intéresse pas.

Le changement de lumière du printemps met fin à cette session. Il revient en 1901 à la même saison pour terminer cette préparation. Les peintures sont terminées dans l'atelier à Giverny. L'artiste inscrit la date de l'achèvement.

Le 12 novembre à New York, Sotheby's vend une des 37 huiles sur toile de Charing Cross Bridge,  65 x 100 cm, datée 1903. Elle est estimée $ 20M, lot 8. Cet opus montre un brouillard épais rendu encore plus abstrait par l'absence de perspective de ce pont disgracieux. Les fumées presque imperceptibles de deux trains sont dissoutes dans la brume. Une faible lueur éclaire le centre de l'image.

Cet ensemble de près de cent peintures en parallèle sur seulement trois thèmes était un projet unique dans l'histoire de l'art. La Tamise à Londres dans le brouillard de l'hiver était peut-être le seul endroit au monde permettant un tel exploit. Les brumes de Venise sont moins fugitives, expliquant sans doute le désarroi de Monet au début de son séjour dans la Cité des Doges en 1908.